Ce blog se propose de parler du roman pour la jeunesse, passé et actuel, qu'il soit destiné aux jeunes lecteurs ou que ces derniers l'aient plébiscité. J'y déposerai mes notes de lecture sur les romans que j'ai lus et sur les ouvrages critiques qui étudient cette partie de la production éditoriale pour la jeunesse. Je ne suis qu'un amateur, mon opinion est donc parfaitement subjective. Étant plutôt positive dans la vie, je ne parlerai que des oeuvres qui m'ont plu, beaucoup intéressée ou dont je pense qu'elles occupent une place à part dans ce vaste corpus dont je ne ferai évidemment pas le tour. Au lieu de garder mes notes sur des cahiers de papier, je les confie à ce blog pour les partager, et pourquoi pas, provoquer des échanges ou discussions sur le roman pour la jeunesse, français et étranger. Enfin, ce blog porte le prénom de trois personnages qui me semblent emblématiques : Rémi, le petit orphelin de Sans Famille d'Hector Malot, né dans les années 1870 et symbole de la quête de l'identité et des origines, mais aussi de l'enfance volontaire ; Aline (et non Alice), héroïne de Colette Vivier dans son roman La maison des petits bonheurs (1939), où le quotidien apparemment banal de la famille et de l'enfance prennent une ampleur héroïque, et que les jeunes connaissent peu aujourd'hui ; enfin, l'incontournable Harry , dont je tais ici le nom puisque ses admirateurs s'en sentent suffisamment proches pour le désigner, comme un ami, par son seul prénom, et qui, non content de s'inscrire dans une certaine tradition britannique, a donné ou redonné la joie de lire à des millions d'adolescents et à leurs parents.
Puissent mes réflexions favoriser chez les jeunes et les moins jeunes l'envie de lire le roman pour la jeunesse.

Sans famille, Hector Malot, 1878

Première de couverture Flammarion 1918 ; source Wikimédia domaine public

samedi 25 novembre 2017

Pollyanna

Wikipédia
Pollyanna est née en 1913 sous la plume de l'Américaine  Eleanor H. Porter et ce n'est qu'en 2016 que les éditions Zethel-Leducs la font découvrir au public français. Pollyanna appartient à la grande famille des orphelins classiques mais elle a un petit quelque chose de plus, un peu suranné, qui a convaincu l'actrice Mary Pickford de tourner son histoire en 1920 et les studios Disney de réaliser leur propre version cinématographique en 1960. Malgré le succès relatif du film, Walt Disney considérait que c'était un des meilleurs scénarii sortis de sa
" fabrique" .

Pollyanna devient complètement orpheline après le décès de son père. Après avoir passé quelques temps avec des dames patronnesses qui l'ont prise en charge, elle est confiée à la sœur de sa mère défunte, tante Polly dont elle porte le prénom. On pourrait voir dans cette parentèle la marâtre  de service de toute bonne histoire d'orphelin, sauf que tante Polly est elle-même malheureuse malgré son argent et que l’héritage de Pollyanna, un optimisme hors norme, va peu à peu lui redonner le sourire. La petite orpheline va conquérir toute la maisonnée de sa tante et les personnes qui gravitent autour.   Son secret ? Le jeu du bonheur. Quelle que soit la situation dans laquelle on se trouve, il y a toujours une raison de se réjouir. Comme son lointain petit frère Harry Potter qui vit dans un placard, Pollyanna est logée au grenier ? Peu importe, la vue de la fenêtre est extraordinaire. Sa tante lui interdit de dîner ? Elle fait d'un bout de pain et d'un verre de lait un véritable festin.

Peu importe de raconter ici toute l'histoire de Pollyanna, il suffit de savoir qu'il est question de liberté, de la notion de famille (la tante de Pollyanna ne peut que l'aimer puisqu 'elles sont du même sang),  de philosophie de la vie, de pauvreté , de richesse et de partage. On pourrait parfois s’agacer de cette obstination à aimer les autres et à toujours être plus que positive. C'est que, outre retrouver  une famille et rétablir un certain équilibre dans sa vie, Pollyanna a décidé de trouver  et de semer le bonheur autour d'elle, hic et nunc, ici et maintenant. Elle déborde de cet enthousiasme incoercible dont ont fait preuve aussi en leurs temps d'autres américaines, Les quatre filles du Docteur March, de Louisa May Alcott, ou la fratrie de Laura Ingalls Wilder dans La petite maison dans la prairie  . Il faut être heureux coûte que coûte. Et il faut faire connaissance avec Pollyanna.

Pollyanna, Eleanor H. Porter, Zethel- Leducs, 2016

mercredi 20 septembre 2017

Lectures d'été 2017 (2)



Deuxième partie de nos lectures estivales de romans jeunesse. Avec " Aldabra, la tortue qui aimait Shakespeare " , de Silvana Gandolfi, nous entrons dans un texte onirique, basé sur la relation particulière, dans la ville de Venise, entre une grand-mère, sa petite-fille, et la vieillesse. Entre les deux héroïnes, une troisième, la fille de l'une qui est aussi la mère de l'autre. Et sous les coups de la maladie d'Alzheimer, la métamorphose de la grand-mère en tortue d'Aldabra, une île  lointaine, où la petite-fille va réussir à transporter sa grand-mère avec la complicité de sa mère, qui a renoué avec la sienne. Une histoire d'amour filial  qui tente d’éloigner la peur du vieillissement et  de la maladie, et la menace d'une implacable incommunicabilité.

Aldabra, la tortue qui aimait Shakespeare, Silvana gandolfi, (Les grandes personnes), 2014 

En ces temps de commémoration et de centenaire, voici deux romans publiés en 2016, sur la Première guerre mondiale. Tout d'abord celui de Michael Morpurgo, qui n'en est pas à son coup d'essai.  Dans " Un aigle dans la neige ", ce fabuleux narrateur passe la main à Barney, un gamin londonien qui fuit les bombardements de 1940 avec sa mère et va se réfugier à la campagne. Coincés dans un tunnel,  ils vont écouter le passager qui partage leur compartiment et qui va leur raconter une histoire incroyable inspirée de la vie d'un soldat exceptionnel de la Première guerre, Henry Tandey, dont Morpurgo nous parle d'abord dans une préface.

De son côté, Philippe Nessmann s'inspire aussi d'un personnage réel dans " La fée de Verdun ". Il y raconte, grâce à un jeune étudiant narrateur, l'histoire d'une cantatrice de la Belle Époque devenue infirmière sur le front, Nelly Martyl, dont on peut lire la vie sur Internet.

Deux romans qui vont chercher dans la petite histoire de quoi évoquer la grande, principal atout du roman historique et réussite remarquable dans le roman jeunesse : enseigner l'histoire sans en avoir l'air, grâce à un travail d'historien au service de la fiction, travail repris dans une habile mise en abîme par le personnage narrateur de Philippe Nessmann qui fait des recherches sur Nelly Martyl pour sa grand-mère laquelle,  enfant,  a vu la chanteuse s'effondrer devant elle dans le rue et qui veut savoir ce qu'elle est devenue. Deux lectures à savourer et qui font marcher à merveille le processus d'identification à un personnage réel et fictif à la fois.

Un aigle dans la neige, Michael Morpurgo, Gallimard jeunesse, 2016
La fée de Verdun, Philippe Nessmann, Flammarion jeunesse, 2016

Lectures d'été 2017 (1)

Après une longue absence sur ces pages, voici quelques lignes sur nos lectures d'été qui débutent avec le roman historique de Sharon E. McKay "Esther". Un long texte dédié à la liberté où sont sous-jacents la condition féminine, la condition enfantine, la condition domestique, la judéité et l’aventure. Esther Brandeau, jeune juive du pays basque, a réellement existé. Et c'est sur les documents qui attestent de sa vie entre La France et la Nouvelle-France ( le Québec du 18e siècle) que l'auteure base sa fiction. Ce texte très riche (les sujets de société sont nombreux) se déroule à un rythme qui entraîne la lecture facilement. Le héros est une héroïne qui se travestit pour accéder à la liberté , qui démontre le même, sinon un plus grand courage que maints garçons, celui de ne pas renoncer à sa foi ni trahir les enseignements de ses parents. La figure de la mère, plurielle, tantôt aimante, tantôt cruelle et fourbe, colore le chemin d'Esther. Tout comme Esther dans la Bible qui a caché sa judéité à son époux perse, Esther Brandeau finit, quand on veut la convertir au catholicisme pour lui sauver la vie et lui permettre de rester en Nouvelle-France, par affirmer sa foi et reprendre son errance à la recherche de son ami ( amoureux ?) Philippe, parti s'installer en Louisiane. Elle a quitté saint-Esprit, dans la région de Bayonne, car son père veut la marier de force, et prend, dans sa fuite,  plusieurs identités pour conserver sa dignité, sa foi et sa liberté. Elle lutte conter toutes les manipulations avec instinct, courage et intelligence, reste elle-même, ayant toujours à l'esprit les paroles de sagesse de ses parents juifs. Fresque catastrophique de la France sous Louis XV où les pauvres souffrent de la faim et leurs enfants de maltraitance, le texte annonce la déferlante de liberté que demandera le peuple français quelques 50 ans plus tard, cette liberté qui s'installe déjà dans les colonies d'outre-atlantique où les femmes peuvent vivre seules et pratiquer le métier qu'elles souhaitent, mais à condition d'être catholiques et exclusivement catholiques. La fin du texte est ouvert. Esther repart et l'auteur laisse le soin à un personnage secondaire d' écrire dans une lettre adressée au lecteur qu'Esther s'est sans doute dirigée vers la Louisiane, à nouveau vêtue comme un garçon. Libre à nous de penser qu'elle a retrouvé Philippe.

Esther, Sharon McKay, L'Ecole des loisirs, 2016

C'est un texte fort et pourtant si simple qu'Anne-Marie Pol propose avec " Un tigre dans le jardin" chez Pocket jeunesse.  Une histoire d'enfance lointaine, dans l'Indochine des années 1930, une enfance exotique et fort triste. C'est Paule qui raconte : la douleur de la perte d'un grand frère et l'inconsolable chagrin de la mère, une petite sœur qui va disparaître aussi sous les assauts de la rougeole, et le décès de la mère lors d'un accouchement qui laisse une nouvelle petite fille orpheline avec Paule et leur frère Pierre. Comment tenir dans cet océan de douleur ? En imaginant la présence bienfaisante d'un tigre dans le jardin, un animal fort qui la protège de la tristesse et surveille le jardin pour Paule. Une présence qu'elle cache à tous, et qu'elle emmène avec elle lorsque son père décide de rentrer en France et de quitter l'Indochine où il ne peut vivre sans sa femme. Deux mondes qui s'achèvent, celui de l'enfance pour Paule, celui de l'expatriation pour son père, la fin d'un paradis pour les deux.

Un tigre dans le jardin, Anne-Marie Pol, Pocket jeunesse, 2017

Courir, c'est le maître mot de deux romans bien différents et dont les héros sont des garçons. Dans " Aussi loin que possible", d'Eric Pessan, Tony et Antoine, pour des raisons différentes mais dans la même souffrance, posent un matin leur sac de collège dans un buisson et partent en courant. Sur des centaines de kilomètres, ils vont parcourir une partie de la France allant de squats en larcins pour se nourrir. Une fuite éperdue de la violence du père pour l'un et d'une menace d'expulsion hors de France pour l'autre et sa famille. Ils imaginent une fin à leur cavale, et donc au roman, qui surprend le lecteur et le fait sourire sur les ressources de ces deux ados.

Élisabeth Laird, de son côté, fait courir Salomon en Éthiopie : courir pour aller à l'école chaque jour, courir pour aller chercher du secours, courir pour succéder à son grand-père, grand coureur lui-même, qui lui passe plusieurs relais et l'aide ainsi au moment de mourir, à entrer dans la course d'une vie d'homme parmi les plus glorieuses.

Aussi loin que possible, Eric Pessan, L'Ecole des loisirs, 2015 
Le garçon qui courait plus vite que ses rêves, Elisabeth Laird, Flammarion Tribal, 2016 




dimanche 16 octobre 2016

De l'intérêt de lire ou de relire " Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède "


C'est dans l'édition ci-contre de la collection Livre de poche éditée en 1963 que nous avons lu pour la première fois le texte du prix Nobel de littérature (1909) Selma Lagerlöf, enseignante suédoise qui a répondu à une commande de l'Association nationale des enseignants de son pays. " Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède " devait être un "livre de lecture" censé "révéler aux petits Suédois la beauté de leur pays" selon la préface de Lucien Maury dans l'édition de La Librairie Perrin de 1953. Les deux tomes de ce livre de géographie destiné aux enfants de l'école publique ont été publiés en 1906 et 1907 et sont devenus un classique de la littérature jeunesse en Suède et ailleurs, contrairement à son pendant français, œuvre de commande pédagogique également ," Le tour de France par deux enfants " écrit par une femme de Lettres, Augustine Fouillée, publiée  sous le pseudonyme G. Bruno en 1877. Les aventures de Nils ont en effet été déclinées en films et téléfilms, en dessins animés japonais, en albums et en toutes sortes d'objets tels que figurines ou mobiles pour chambre d'enfant. Un billet de 20 couronnes est à son effigie et un prix littéraire jeunesse porte son nom. Si  l'auteure a parcouru la Suède en tous sens pour apporter une caution scientifique à son texte et faire évoluer  la pédagogie, elle a aussi renouvelé dans son œuvre à destination des enfants le merveilleux hérité des contes traditionnels. Mais résumons d'abord l'intrigue : Nils Holgersson vit avec ses parents dans une petite ferme de Scanie, région méridionale de la Suède. C'est un mauvais garnement qui n'aide pas au travail et s'en  prend aux animaux, en particulier au jars Martin. Un dimanche où ses parents sont au temple et où Nils a demandé à rester à la maison, comptant bien utiliser le fusil du père pour s'amuser, un tomte, créature imaginaire minuscule du folklore suédois, se bat avec Nils et le transforme en tomte à son tour, pour le punir de  sa méchanceté. C'est l'époque de la migration des oies sauvages et Martin le jars voudrait bien les suivre dans leur voyage vers le nord où elles vont passer le printemps et l'été. Lorsqu'il s'envole pour les rejoindre, Nils cherche à l'en empêcher et se retrouve sur le dos de l'oiseau. Il entame ainsi une migration personnelle, géographique et psychologique. Devenu minuscule, il a la faculté de parler aux animaux, de les comprendre et de s'en faire comprendre. Il rappelle au lecteur français  les sœurs Delphine et Marinette des Contes du chat perché de Marcel Aymé, qui échangent avec les  animaux de leur ferme et même avec le loup,  bien sûr quand aucun adulte n'est là. Un Bill Waterson, auteur de comic strips américain, a repris le procédé à la fin du 20e siècle dans les aventures de Calvin, petit garçon turbulent qui  fait les 400 coups et philosophe aussi beaucoup avec Hobbes, son tigre en peluche qui devient vivant et bavard quand aucun adulte n'est dans les parages. Une autre façon d'être orphelin dans la littérature jeunesse et d'évoluer grâce à la relation avec les animaux. La notion de merveilleux est renouvelée de plusieurs façons dans l’œuvre de Selma Lagerlöf. Le merveilleux est d'abord dans la transformation magique du personnage principal et les échanges verbaux avec les animaux. Ce merveilleux-là est surnaturel et se superpose au naturel merveilleux des paysages suédois : la lumière, l'eau, la végétation,  sans regard humain mais sous celui d'un enfant-tomte, concourent à des images sublimes et sublimées d'un pays où la nature, au début du 20e siècle, domine la vie des hommes.  La transformation surnaturelle du garçon en tomte répond à la transformation naturelle de l'enfant en adulte, au moins en adolescent responsable, à la fin de son voyage initiatique. Le texte relève alors du conte traditionnel où un héros qui a subi un mauvais sort doit se racheter, surmonter différentes épreuves pour retrouver sa forme première. Les aventures de Nils relèvent aussi du roman et de l'épopée, récit long où le héros affronte maints périls et devient exemplaire. Le voyage de Nils sur le dos des oies n'est-il pas connu par toutes les contrées et racontées parmi les  animaux du pays ainsi que par des enfants ? La bonté et le respect pour toutes les formes de vie se développent dans le cœur de Nils et rattache le texte à la tradition pédagogique de la littérature pour la jeunesse depuis le 17e siècle. Son éducation morale et éthique se forge au long de son voyage et son bon cœur naturel qui reprend le dessus aurait fait plaisir à un Rousseau.  Nils apprend la loyauté, fait preuve de courage maintes fois, ne supporte pas l'injustice et est prêt au sacrifice : le tomte ne lui redonnera sa forme première que s'il ramène le jars Martin à la ferme où la fermière a l'intention de le tuer. Nils préfère rester minuscule toute sa vie plutôt que de renoncer à son meilleur ami, sauf si la vie lui indique une autre voie, comme le lui enseigne une légende racontée par le corbeau Bataki. Les légendes suédoises, toutes aussi édifiantes les unes que les autres, émaillent le récit du voyage des oies et de leur hôte. Elles contribuent à l'éducation du jeune écolier suédois , éducation qui ne doit pas se borner à la géographie ! Le voyage de Nils sur le dos de son jars est aussi le prétexte à une sensibilisation avant l'heure à l'écologie et à la protection de l'environnement.  Là, des enfants replantent une forêt incendiée depuis des  années et restée stérile. Ils font exemple au point que tout le village les rejoint et replante avec eux. De la magie de l'enfance créatrice ! Nils , en s'exclamant " Quel pays merveilleux que le nôtre " , enjoint les petits Suédois à comprendre la qualité de leur vie et le bonheur à vivre dans un pays magnifique, aux ressources et aux paysages divers. Il s'agit peut-être, à l'instar du "Tour de France par deux enfants", de développer le patriotisme à l'école, mais ce n'est pas, semble-t-il, la préoccupation première de Selma Lagerlöf, qui s'attache plutôt à  faire prendre conscience du bonheur à être suédois.
La condition enfantine sous-tend tout le texte : les petits orphelins de la littérature du 19e siècle ne sont pas loin. Cosette, Rémi et Matthias en France, Oliver Twist et David Copperfield en Angleterre, Tom Sawyer et Huckleberry Finn aux États-Unis, ont dénoncé l'enfance orpheline  et misérable. Selma Lagerlöf double le voyage de Nils, mauvais garçon qui n'est pas à plaindre, par celui des deux orphelins Asa et Mats qui ont perdu toute leur famille et dont le père, convaincu d'avoir attiré le mauvais œil sur les siens pour avoir secouru une bohémienne, est parti pour épargner ceux qui restent. Travailleurs courageux, les deux enfants survivent et découvrent un jour que leurs mère, frères et sœurs sont morts de la tuberculose transmise par la gitane, et non de sa sorcellerie. Ils entament alors un voyage décrit comme merveilleux par l'auteure, non en raison de leur découverte de la Suède, mais à cause de la solidarité qu'ils rencontrent  tout eu long de leur périple vers le nord où leur père semble être allé travailler dans les mines. Ce faisant, ils assument eux aussi un rôle pédagogique puisqu'ils apprennent à la population comment se garantir de la maladie par des gestes simples d'hygiène. Science contre obscurantisme est une formule qui participe de la leçon générale donnée par le récit de l'auteure suédoise, leçon qui se veut ethnologique aussi puisque nous apprenons ce qu'il faut savoir de la culture des Lapons auprès desquels Asa retrouve seule son père, Mats étant mort lors d'une explosion de dynamite dans les mines du Malmberg. Enfin, dans une subtile mise en abîme, l'auteure se met en scène et rencontre le petit tomte courageux qui veut retrouver les oies et repartir avec elles au sud. Il lui raconte son histoire extraordinaire et elle trouve là le prétexte littéraire du livre sur  la Suède qu'elle veut écrire  depuis des semaines sans savoir quelle forme lui donner. En rencontrant Nils, Selma légitime l'aspect littéraire du livre pédagogique et documentaire qu'on lui a commandé.  Celui-ci (re)devient  grand, dans tous les sens du terme, retrouve ses parents qui lui pardonnent volontiers car ils ont entendu parler de lui de manière édifiante. Et l'on ne sait si Nils est redevenu lui-même par magie ou par sagesse ...

Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, Selma Lagerlöf, 1906 (1er tome), 1907, (2ème tome), Suède, nombreuses éditions françaises.

Image : abebooks




samedi 20 février 2016

Première Guerre mondiale

Centenaire oblige, les auteurs de roman jeunesse ont beaucoup écrit sur La Grande Guerre . En 2014 et 2015 sont parus en France, entre autres, 6 titres dont un recueil de nouvelles que nous associerons à 5 romans dans ce post. Et nous commencerons par présenter ce recueil de récits basés sur un objet de la Première guerre mondiale. Dans La grande guerre, 11 auteurs, dont Michael Morpurgo, John Boyne, Timothée de Fombelle ou David Almond, auteurs  majeurs de la littérature jeunesse, ont chacun écrit une histoire autour d'un objet emblématique du conflit. Sur le front ou à l'arrière, au début du 20e siècle ou aujourd'hui,l’objet en question (casque Brodie, affiche de recrutement irlandaise, partition de musique, ou assiette à beurre ...) dénonce les millions de vie disparues ou bouleversées par la guerre, et les raconte. Le désaccord entre deux frères, l'un militariste, l'autre pacifiste, qui s'affrontent aujourd'hui, au moment du Centenaire, un bout de bombe enfoncée depuis des lustres dans le tronc d'un arbre, jetée d'un Zeppelin sur Londres et qui ravive des souffrances à la veille de la Seconde guerre,  l'entrée en guerre de l'Irlande aux côté de sa vieille ennemie l'Angleterre, la partition d'un musicien de jazz américain parti sur le front en Europe en 1917, le sacrifice d'une jeune fille irlandaise qui s'occupe de son frère traumatisé et renonce à ses études pour prendre la place dans la maisonnée de sa mère disparue, un jeune garçon qui donne le petit soldat  symbole de son  père disparu et quitte ainsi son enfance ... autant de destins chamboulés par le conflit, par l'absurdité du monde.

De son côté, après avoir déjà écrit de magnifiques textes sur 14-18, Michael Morpurgo récidive en 2015, avec Le mystère de Lucy Lost, une jeune américaine naufragée du Lusitania en avril 1915, et  recueillie par une famille sur une île anglaise dans l'archipel des Scilly cher à l'auteur. Amnésique, elle devient un mystère pour tous les habitants de l’île qui la prennent pour une Allemande car elle on l'a trouvée avec une couverture portant le nom du Kaiser et parce qu'elle ne parle pas ... Dans ce texte, Morpurgo renoue avec certains thèmes : le lien enfant-animal qui offre une sorte de thérapie à Lucy par le biais d'un magnifique cheval, le lien particulier et secret entre des enfants, le thème de l'éducation et de la tolérance, les deuils et les traumatismes psychologiques.

Paul Doswell, de son côté, écrit au cœur du conflit l'histoire de trois jeunes garçons  un Allemand, un Américain d'origine allemande et un Anglais, dans un ouvrage intitulé 11novembre. C'est à la fin du conflit que les trois garçons de moins de 20 ans s'engagent, se croisent  se battent, meurent ou survivent le tout dernier jour de la guerre. Un narrateur extérieur nous donne à voir les peurs, les espoirs, les doutes et les affres communs de la jeunesse sacrifiée dans ce conflit extrêmement meurtrier.

C'est une tout autre ambiance que Pascal Vatinel propose avec La dernière course, l'histoire, inspirée de faits réels, d'un groupe de 400 chiens de traineau transportés d'Alaska pour aider les troupes alliées sur le front des Vosges.  Le héros est une héroïne, une jeune québécoise, musher aguerrie, orpheline, qui affronte de nombreux dangers pour l'amour de ses chiens, de ses amis, pour assumer sa mission sous un déguisement de soldat et pour être digne de l'homme qui l' a élevée en Alaska. Le roman de Pascal Vatinel a le souffle des textes de Jack London auquel on ne peut s'empêcher de penser, le sens des grands espaces, l'amour de la nature et la capacité à la glorifier.

John Boyne, quant à lui, propose un texte très sensible qui raconte, dans Mon père est parti à la guerre, les quatre années d'attente  fiévreuse d'Alfie, petit garçon anglais dont le papa s'est engagé le lendemain de son 5e anniversaire, le laissant seul avec sa mère et sa grand-mère, ainsi qu'avec  son meilleur ami objecteur de conscience. La guerre vue de loin par un enfant  qui soutient sa mère en travaillant en cachette, la situation des objecteurs de conscience emprisonnés, le travail des femmes, le début de l'évolution de la condition féminine et la difficile reconnaissance des traumatismes psychologiques graves des hommes à leur retour sont les thèmes principaux de l'auteur dans ce très beau roman.

Enfin, La vie au bout des doigts d'Orianne Charpentier clôt cette suite de textes tout aussi prenants les uns que les autres car ils proposent une vision de la guerre différente de la plupart des autres, et racontent les conséquences de la guerre sur les civils, les familles, les amis, la solidarité, l’incompréhension devant l'absurdité de ce conflit.  Le texte d'Orianne Charpentier se lit d’une traite malgré ses 405 pages. Elle brosse tout à la fois l'histoire d'une jeune fille singulière à plusieurs titres et le paysage du siècle naissant dont elle rappelle le fourmillement de découvertes scientifiques et artistiques, la rationalité triomphante et la vie plus ou moins secrète de gens doués du don de guérisseur ou de vision qu'elle fait s'opposer dans certains passages à la médecine qui se veut moderne et à la recherche psychanalytique qui vient de naître. Un siècle qui s'agite dans tous les sens et pas seulement sur les champs de bataille. Guenièvre y est une jeune fille ballotée par les événements mais tenue par l'amour qu'elle reçoit et qu'elle porte aux autres.

Ces 6 ouvrages ont la qualité commune de s'adresser au jeune lecteur pour  lui donner à voir toute la dimension humaine de la guerre en dehors de la réalité que peuvent vivre les soldats dans les tranchées, sous les obus et les mitraillettes.  Ils lui rappellent que la guerre n'est pas que sur les champs de bataille  et qu'elle meurtrit les peuples, les gens à l'arrière,  toute une population dont la vie quotidienne et le destin sont bouleversés.

La grande guerre, histoires inspirées par des objets emblématiques de 1914-1918, collectif, illustrations de Jim Kay, Hachette livre, 2015
Le mystère de Lucy Lost, Michael Morpurgo, Gallimard jeunesse, 2015
11 novembre, Paul Doswell, Naïve, 2014
La dernière course, Pascal Vatinel, Actes sud junior, 2014
Mon père est parti à la guerre, John Boyne, Gallimard jeunesse, 2014
La vie au bout des doigts, Orianne charpentier, Gallimard Scripto, 2014

Image : centenaire.org

mercredi 5 août 2015

" Broadway limited .Un dîner avec Cary Grant "

Le nouveau roman de Malika Ferdjoukh est tellement enthousiasmant qu'on ne sait par où commencer pour en parler bien et surtout convaincre de se jeter dessus, toutes affaires cessantes ... 582 pages de pur bonheur, à Manhattan, après la Seconde guerre mondiale. Jocelyn Brouillard, jeune parisien de 17 ans , arrive à New York où une école de musique réputée lui ouvre ses portes à l'aide d'une bourse. Nous sommes en 1948 et un ami lui a conseillé de se rendre dans une petite pension nommée " Giboulée " . mais "damned !", cette maison ne reçoit que des filles !! Jocelyn va amadouer par ses talents de pianiste le " dragon ", Artemisia, vieille dame indigne et propriétaire de la pension avec sa soeur Céleste Merle. Il séduit aussi toutes les pensionnaires du lieu, et nous allons découvrir avec lui la vie tourbillonnante de ces demoiselles dont chacune a un lourd secret ... 
Si l'on retrouve le rythme et l'humour de l'écriture de Malika Ferdjoukh, on savoure aussi tout le travail de documentation qu'elle a pu faire pour écrire ce premier tome  de Broadway limited. Grâce à elle, on voyage dans le temps vers un New York plein de vie et en particulier plein de vie artistique : théâtre, cinéma et musique remplissent l'histoire de cette flopée de protagonistes. Jocelyn est vite embauché comme pianiste de revue, en marge de ses études de musicologie, et les filles de la pension sont toutes qui danseuse, qui chanteuse, qui comédienne. De petits boulots les aident à survivre en attendant la gloire, qui sait ? ... Sont évoqués les acteurs, réalisateurs et musiciens de l'époque, on assiste au développement du cinéma, des revues et à l'essor de la musique jazz en croisant Grace Kelly, James Stewart, Clark Gable et le futur Woody Allen encore adolescent, entre autres. L'histoire n'est pas en reste puisque Jocelyn (dit "Jo", à l'américaine) tombe amoureux d’une jeune activiste qui soutient les artistes de tous genres accusés de collusion avec le communisme ... La condition féminine de cet après-guerre à New York est aussi l'un des thèmes du roman. Jo, de son côté, apporte une touche européenne et les souvenirs de la France occupée. Il découvre l'Amérique, sa musique, ses fêtes bizarres ( Halloween et Thanksgiving), sa gastronomie (il pense que la pizza et le coca-cola feront un tabac en France !!), ses traditions sociales et les rites qui marquent les relations garçons-filles. Ajoutez, à la vie de la pension, les chagrins des unes et des autres, deux chats philosophes, un chien patibulaire, deux domestiques très maternelles, des voisins attachants et vous retrouverez tout le charme des histoires de Malika Ferdjoukh qui a le don, aussi, de tisser patiemment des liens entre des personnages apparemment éloignés, l'air de dire que l'Amérique, c'est petit ! On retrouvera, à la lecture de ce premier tome (vivement le deuxième !!) tout le plaisir de lecture ressenti avec les différents volumes de la vie des "Quatre sœurs" Verdelaine, édités eux aussi à L'école des loisirs. Je parie, à l'instar des demoiselles de la pension Giboulée, " Un dîner avec Cary Grant " que cette lecture ne vous laissera pas indifférents ...


Broadway Limited. Un dîner avec Cary Grant ; Malika Ferdjoukh, L'école des loisirs, 2015.

Image : Manhattan sur Wikimedia Commons

dimanche 2 août 2015

" Angel, l'indien blanc "

Tous les ingrédients du bon roman d'aventures sont utilisés par François Place dans son récit " Angel, l'indien blanc " paru chez Casterman en 2014.  Et il se trouve que ce sont des ingrédients auxquels il est fidèle dans ses autres titres : le voyage, l'exploration, la nature, la rencontre de peuples différents ... Angel le bien nommé est né d'une Française enlevée par des indiens d'Amérique du sud qui l'ont arrachée à la propriété argentine du maître espagnol qui lui a confié l'éducation de ses enfants. Élevé comme un indien, le métis est recruté comme matelot sur un bateau qui part en expédition vers le sud découvrir les Terres australes. Après l'échouage du Neptune et avec le savant vénitien Corvadoro qui, malgré les apparences, le prend sous son aile, Angel va passer plusieurs mois parmi les Woanoas, peuple de la banquise antarctique. Il va peu à peu être assimilé à leur société, et surtout initié à leur monde  imaginaire par le biais des forces de l'esprit en connexion constante avec la nature. De son duel avec le roi noir, grand phoque qui défend les siens lors des grandes chasses dont dépend la vie des Woanoas, à sa relation symbiotique avec Leuk, la réincarnation en goéland d'un de ses compagnons Woanoas, Angel, dont le prénom évoque les cieux et l'esprit de la Nature, termine son aventure à Venise où Corvadoro l'emmène. C'est là qu'il prend conscience de la lutte entre la recherche scientifique et la superstition, les tentatives d'explication et de connaissance du monde par les savants et l'attrait de la société dite civilisée pour les récits fabuleux. Le savant Sigogné de Chauvry, participant du voyage mais n'ayant de connaissance des Woanoas que ce qu'en ont raconté Angel et Corvadoro, s'empresse, de retour, de raconter à Versailles qu'il a retrouvé l'Atlantide mythique et que la cité entière est prisonnière des glaces. Cette " escroquerie géographique " (p. 216) permet à l'auteur d'éloigner la menace " civilisée " d'expéditions destructrices, de militer pour la protection des milieux et des peuples, et surtout de laisser la plus grande place aux forces de l'imaginaire et de l'esprit qui unissent Homme et Nature dans son roman. Ce texte n'est pas sans rappeler le très beau récit qu'il commit quelques  années plus tôt et qui emmenait un scientifique à la recherche des " Derniers géants ". C''est ici aussi la protection d'un  "paradis perdu  " qu'il faut assurer. 

"Angel, l'indien blanc ", François Place, Casterman, 2014 

Image : wikimedia commons

jeudi 23 juillet 2015

" Adam et Thomas "

Plus qu'un roman pour la jeunesse, c'est une véritable fable philosophique que Valérie Zenatti traduit de l'hébreu : traductrice d'Aharon Appelfeld pour ses textes destinés aux adultes, elle sert ici son récit adressé à la jeunesse " Adam et Thomas " ,  publié par L'école des loisirs en 2014 et magnifiquement illustré par Philippe Dumas. A la fin de la Seconde guerre mondiale, dans un pays de l'est non nommé, les mamans d'Adam et Thomas les confient à la forêt où ils doivent attendre qu'elles reviennent les chercher. Elles espèrent ainsi éviter qu'ils ne soient raflés avec les autres habitants du ghetto. La forêt les abrite, elle devient nourricière, protectrice, c'est l'image du paradis perdu originel. Ces deux petits Robinsons vont apprivoiser la forêt, qu'Adam connaît bien, et vont y attendre la fin de la guerre, puisque les Rouges arrivent et vont les délivrer. Leur sagesse enfantine, leur foi (en Dieu, en leurs parents, en l'autre) permettent qu'ils gardent une sorte d'angélisme salvateur, une confiance en la Nature et dans le Merveilleux, en particulier pour Adam qui considère toute aide comme venue du ciel ou d'un ange. Ainsi perçoit-il Mina, petite fille cachée dans une ferme, maltraitée, et qui les nourrit régulièrement en déposant au pied d'un arbre quelque nourriture. Les enfants représentent deux conceptions du judaïsme opposées, l'une traditionaliste, l'autre moderne et pragmatique mais l'auteur s'assure en permanence, à travers leurs épreuves, de dire au lecteur que les deux vues se tolèrent, voire se complètent. Sauvés par la forêt, les deux enfants deviennent salvateurs à leur tour et soignent des hommes blessés, réfugiés momentanément dans la forêt. Leur surprise à trouver des enfants autonomes sous les bois confirme l'image de communion de l'enfance avec la Nature, d'une innocence quasi biblique. La fable, elle, s'organise autour des notions d'apprentissage de la vie (Robinson et Walden réunis ? ), de la notion de devoir (les enfants risquent d'être pris lorsqu'ils soignent un fuyard blessé), des notions de providence et d'humanité. Il faut enfin constater que le titre original hébreu signifie " Une fille venue d'un autre monde " et semble désigner la petite Mina, l'ange qui nourrit les deux garçons dans la forêt, et qui, battue par le fermier qui la cache, est soignée par les soldats  de l'armée rouge pour lesquels aussi elle incarne littéralement un ange. Le texte la transfigure littéralement . C'est sur ce personnage que l'auteur s'appuie pour poser la question essentielle du texte : Dieu protège-t-il l'humanité ou celle-ci a-t-elle la capacité, comme les deux garçons, de trouver elle-même son  salut ? Ce roman, écrit dans un style particulièrement simple, a la beauté d'une histoire universelle et ancienne ; c'est peut-être pour cela que la revue " Lire " l'a désigné comme meilleur texte pour la jeunesse de l'année.

Adam et Thomas, Aharon Appelfeld, L'école des loisirs, 2014. 

Image : wikimedia commons

vendredi 1 mai 2015

" Le livre de Perle "



Il est difficile de sortir de la lecture du nouveau roman de Timothée de  Fombelle, et si l'on connaît ses romans d'aventure précédents, les passionnantes histoires de Tobie  Lolness ou de Vango, on ne peut que croiser les doigts pour qu'il ait une très longue vie d'écrivain ...
" Le livre de Perle  "propose plusieurs niveaux de récits où le lecteur déambule comme dans un labyrinthe très bien fléché. Le narrateur, un garçon qui vient de perdre l'amour fabuleux qu 'il a projeté dans une jeune fille croisée seulement 3 fois,  se retrouve chez un homme étrange qui collectionne les valises. Joshua Perle a un secret qu'il va falloir découvrir. Le récit entrelacé va raconter la quête du jeune garçon sur plusieurs années, et en même temps celle du prince Ilian et de son amour pour la fée Olia. Le prince est exilé par le mage Taage dans notre monde réel, celui du 20e siècle, et devient Joshua Perle en usurpant le nom du fils des deux parisiens juifs qui l'ont accueilli après sa traversée d'un monde à l'autre. Joshua-Ilian n'a qu'une voie à suivre, celle qui lui permettra de retrouver " les royaumes " et l'amour de la fée Olia, qui, il ne le sait pas, l'a suivi dans notre monde, après avoir sacrifié, en tous les cas le croit-elle,  ses pouvoirs de fée et son immortalité. Il ne faut pas dévoiler plus loin l'histoire, merveilleuse à plusieurs titres, de Timothée de Fombelle. Mais l'on peut apprécier et mettre en valeur l'exploration du monde merveilleux des contes de fées : pour réintégrer ce monde, le prince Ilian-Joshua  doit collectionner les objets merveilleux des contes que nous connaissons bien et qui font l'objet d'un trafic. Il en remplit des valises entières, bagages fabuleux qui lui permettront de repartir. L'univers des contes, dans ce récit, est présenté comme le lieu d'un passé lointain de l'humanité, de chacun de nous. Joshua retrouve son passé de prince partout dans notre vie et évoque les veillées  de contes qui ramènent les hommes dans ce passé fabuleux, ce monde idéal qui distrait des souffrances de la vie terrestre ordinaire. Conte dans le roman, roman dans le conte :  le narrateur  du"  Livre de Perle " reçoit la mission de raconter l'histoire d'Ilian, d'Olia, de Joshua, de défaire le sort qui les retient prisonniers dans notre monde  et dans une jolie mise en abyme, d'écrire le livre que nous tenons entre nos mains. Le motif du passage d'un monde à l'autre, du réel au merveilleux et retour, a déjà été illustré : des Chroniques de Narnia qui en font leur procédé principal pour chacun de leurs épisodes, à La croisée des mondes, en passant par Alice au pays des merveilles ou Peter Pan pour ne citer que deux textes classiques précurseurs, le changement de monde propose au jeune héros un voyage initiatique qui emmène le lecteur dans son propre parcours, un parcours de développement personnel et un parcours de lecteur. Le narrateur ne dit-il pas page 285 du roman : " Les histoires nous inventent " ? et la citation de James Barrie, le père de Peter Pan, clôt en beauté le roman de T.  de Fombelle lorsqu'elle dit : " Chaque fois que quelqu'un dit " Je ne crois pas aux contes de fées ", il y a une petite fée quelque part qui tombe raide morte ". C'est notre foi ancestrale et universelle dans un monde merveilleux, parallèle au nôtre et qui de temps en temps nous rend visite par la grâce de la littérature pour les enfants, qui nous fait aller de l'avant, persuadés que la beauté existe. 

Le livre de Perle, Timothée de Fombelle, Gallimard , 2014

Image : article " Le petit Poucet" , fr.wikipedia.org

Cet article est dédié à Névine et à son amour des fées. Elle a tout compris. 

" Charlotte "

C'est sur le ton de la confidence que David Foenkinos raconte l'histoire de Charlotte Salomon dans son roman " Charlotte " publié en 2014 chez Gallimard. Si nous en parlons ici, c'est parce qu'il est lauréat du prix Goncourt des Lycéens 2014, et qu'il est toujours intéressant de voir ce qui a pu toucher le lectorat des élèves de seconde qui participent à ce prix et qui ainsi plébiscitent un texte d'ailleurs souvent différent du celui du lauréat du prix Goncourt  tout court. On ne peut qu'être touché évidemment par l'histoire, tragique à plusieurs égards, de Charlotte Salomon, jeune berlinoise juive qui voit sa jeunesse et son grand talent de peintre fauchés par la barbarie du nazisme. Mais c'est surtout la rencontre de l'écrivain avec  le  personnage réel de son texte que le récit veut mettre en relief. A partir de la découverte d'un être dans sa singularité, de son histoire et des lieux de sa vie retrouvés et visités que le romancier expose la genèse du texte, sa lente maturation et ses " retrouvailles " avec un personnage qui ré-existe sur le papier. Concomitamment, et dans une longue litanie de phrases coutes qui font un dessin sur chaque page, Foenkinos raconte Charlotte et sa propre expérience d'auteur, l'écriture de son livre. C'est peut-être aussi cet aspect-là de l’œuvre qui a touché les jeunes lecteurs électeurs du Prix, à côté du thème de la jeunesse et de l'art broyés par l'Histoire, de la singularité qui plie devant le destin collectif.

Autoportrait de Charlotte Salomon ; Wikiledias commons

mercredi 26 novembre 2014

" Calpurnia "

C'est un roman très riche et passionnant à lire que propose Jacqueline Kelly en 2013, sous le titre original américain " The Evolution of Calpurnia Tate ". Édité en France la même année par l'Ecole des loisirs sous le titre " Calpurnia ", le roman nous entraine dans le Texas du 19e siècle, celui des petits propriétaires de plantations de coton et des petites bourgades du sud dans lesquelles les Noirs sont encore des citoyens de seconde zone, la fin de l'esclavage n'étant pas très ancienne alors. Comme souvent, le titre original du texte apporte des précisions par rapport à sa version française. Le terme " évolution", s'il désigne la transformation au fil de plusieurs mois de la jeune héroïne Calpurnia, donne un indice au lecteur sur la préoccupation principale de la jeune fille qui découvre les travaux de Darwin sur l'évolution des  espèces. Le titre américain joue donc double jeu.
En cette année 1899, Calpurnia Virginia Tate a onze ans et est la seule fille d'une fratrie de 8 enfants. Sa destinée prévoit qu'elle apprenne à broder et cuisiner correctement, le ménage et autres corvées
moins nobles étant réservées aux employées noires qu'elle ne manquera pas d'avoir lorsque sa mère aura arrangé le meilleur des mariages pour sa fille unique. Or, Calpurnia ne voit pas les choses du même œil. Passionnée de botanique, de zoologie et d'entomologie, elle passe des heures passionnées dans la nature autour de la maison. A la grande surprise du reste de la famille, elle fait la conquête d'un grand-père bourru qui n'apparaît qu’aux repas communs et s'enferme des heures dans son bureau-bibliothèque ou son laboratoire. Avec lui, elle découvre une nouvelle plante et recevra les félicitations de l'Académie des sciences.  A la veille du nouveau siècle, Calpurnia prend conscience de la condition des Noirs, des femmes et des filles dont le destin ne prévoit pas qu'ils dérogent à l'ordre établi. La science et les progrès technologiques ( le grand-père est fasciné par la première automobile qui arrive dans la petite ville) semblent une porte vers la liberté et la connaissance. Calpurnia scandalise la bibliothécaire locale lorsqu'elle lui demande l'ouvrage de Charles Darwin sur l'évolution des espèces, livre qui a fait grand bruit et dont son grand-père lui a confié l'importance. Au centre de la toile familiale, Calpurnia impose à sa mère de la regarder autrement et d'accepter qu'elle ait un autre destin que le sien. Elle tisse avec ses frères des relations quasi d'égal à égal et apporte à son grand-père, qui désespérait de ses petits-fils, la preuve que les filles peuvent aussi avoir une activité intellectuelle et s'émanciper par la connaissance et l'étude. Calpurnia, c'est décidé, sera un grand savant. Et elle a raison lorsqu'elle dit à propos des ses amies d'école : " Je n’avais jamais pensé que mon avenir serait le même que le leur  (p. 273)" . Comme un encouragement à l'acceptation de sa différence, Calpurnia découvre la neige au matin du premier janvier 1900, signe immaculé d'un nouveau départ.  Son grand-père a joué, ce qui est fréquent dans le roman jeunesse, son rôle de passeur. A elle de défendre la science et la connaissance, et de prouver que la tête des filles est aussi bien faite que celle des garçons au début d'un siècle où de grandes scientifiques accompliront leur œuvre personnelle.

Calpurnia, Jacqueline Kelly, l'Ecole des loisirs, 2013

Image Wikimedias commons

mardi 28 février 2012

"Rose et la maison du magicien"

Prenez une orpheline (encore !), un magicien, une domesticité à l’anglaise, des enfants (orphelins eux aussi, tant qu'à faire) qui disparaissent, d'autres qui travaillent ou sont à la rue, une fillette (l'orpheline du début) au caractère bien trempé, ses dons pour la magie qu'elle découvre peu à peu, une touche d'alchimie et de recherche de la vie éternelle, une vilaine et méchante sorcière, évidemment, qui se nourrit du sang de pauvres enfants innocents (vous savez, ceux qui ont disparu) et, entre Oliver Twist et Harry Potter, vous aurez un roman tout rose (donc, pour les filles ?), écrit par Holly Webb : " Rose et la maison du magicien". Un premier tome des aventures de cette petite magicienne (ici, le terme "sorcier", c'est pour les méchants, et "magicien" pour les gentils) qui se laisse lire avec plaisir. On aurait pu craindre une énième copie pour filles, avec fille, des aventures de HP, mais c'est plutôt réussi, avec ambiance british, garçon adjuvant et/ou opposant, thèmes du travail des enfants, de l'orphelinat si chers à la littérature britannique. Une atmosphère 19e siècle rappelant Dickens, les rues de Londres pleines de dangers pour les jeunes orphelins, la débrouillardise, la droiture et la loyauté de l'enfance livrée à elle-même et ... au bon vouloir des adultes. C'est rose devant et derrière, ça brille, c'est pour les filles ... et alors ?

"Rose et la maison du magicien ", Holly Webb, Flammarion, 2011

Image Maisons style Tudor à Londres. Banque d'images libres de droits 123RF

dimanche 11 décembre 2011

"Créatures"

Mêlant Rome antique et  Florence médiévale, légende de la Vierge de fer et celle du loup-garou, saupoudrant un zeste d'ambiance "Twilight" et une bonne dose d'enquête policière avec un commissaire florentin philosophe et un enquêteur suédois qui a des choses à cacher lui-même, Florian Ferrier propose avec "Créatures", paru chez Plon jeunesse en 2011, un texte efficace où un semblant d'idylle se noue entre une Belle et une Bête venue du fonds des âges et des froides forêts du nord. Olympe la bien nommée, qui garde un calme (presque) olympien en toutes circonstances, libère sans le vouloir le monstre, le dernier des Animus, de l'instrument de torture où les hommes jadis l'ont enfermé. Dès lors quel pari prendra-t-elle ? Aider à capturer Carthago et à l'enfermer à nouveau ? Où tout faire pour lui rendre le cœur qui lui a été arraché afin de le sauvegarder durant  des centaines d'années jusqu'à un éventuel réveil ? Histoire de Rome, de sa lutte pour conserver ses frontières au nord face aux Barbares et enquête policière, lutte immémoriale pour retrouver l'Animus et le détruire, attirance quasi mythique entre une mortelle et une créature maléfique qui en son temps aida Rome jusqu’à l’avènement du Christianisme (la bataille finale se déroule au Panthéon de Rome), tels sont les ingrédients utilisés par l'auteur dans une recette qui mélange les genres et remet au goût du jour Histoire et mythologies. Un texte plaisant qui donne envie de poursuivre sa lecture avec d'autres titres du même acabit.

Créatures, Florian Ferrier, Plon jeunesse, 2011
Photographie personnelle ( avril 2011)

mercredi 23 novembre 2011

"Odile n'existe plus"

Une fois n'est pas coutume, c'est un texte destiné à de plus jeunes lecteurs que d'habitude que présente ce post. En 2011, Frédéric Chevaux publie dans la collection Neuf de L'école des loisirs un texte court mais très sensible sur le deuil vécu par une enfant de 10 ans. Émilie adore sa cousine Odile qui se tue en voiture alors qu'elle n'a que 18 ans. Il va falloir à Émilie beaucoup de force pour faire appel à ses ressources profondes et accepter cette mort qui ne donne pas son nom au début du livre. Émilie plonge dans son monde imaginaire peuplé des contes merveilleux traditionnels pour affronter son chagrin immense. Elle veut dormir 100 ans, elle sème de petits cailloux pour se rendre chez sa cousine qu'elle s'obstine à vouloir voir, au grand dam de sa mère dont l'angoisse ne comprend pas la démarche intérieure de la petite fille. Dans le jardin elle plante des haricots qu'elle veut magiques et qui la mèneront au ciel... Parce que son oncle a dit que les ongles et les cheveux continuent de pousser après la mort, la fillette  imagine que le Prince renonce à secourir la Belle au bois dormant parce que ses cheveux et ses ongles l'empêchent de l'approcher ... Lorsqu'enfin Émilie laisse éclater une douleur trop lourde, elle promet à Rémi, son ami de toute petite enfance et néanmoins voisin,  de mettre une bague dans le gâteau qu'elle cuira pour lui ...
Des personnages de conte de fées au secours de la douleur et du face à face avec l'absurde...

Odile n'existe plus, Frédéric Chevaux, L'école des loisirs, collection Neuf,  2011

Illustration pour "La Belle au bois dormant", Gustave Doré, 1867

vendredi 11 novembre 2011

"Peine maximale"


C'est en 2010 qu'Anne Vantal signe aux éditions Actes sud junior un long roman de 310 pages sur le thème de la justice et du système judiciaire français actuel. Véritable leçon de doit pénal, ce texte intitulé "Peine maximale" déroule un procès d'assises où comparaissent Kolia et sa sœur Léna, accusés lui de tentative de vol et d'enlèvement de mineur de moins de quinze ans, elle de  complicité. Depuis l'abandon de leur père et la défection de leur mère très malade, les deux adolescents, se sont occupés de leur jeune sœur Anna, en sont les parents substitutifs avec toutes les difficultés que cela peut induire. Plus que le sort de la jeunesse devant le système judiciaire, plus que les difficultés de ces deux orphelins de fait et la délinquance possible liée à la situation peu ordinaire qui leur est faite par des parents absents, c'est l'affaire judiciaire elle-même et le déroulement du procès qui expliquent  l'intérêt du texte. Le jeune lecteur apprend tout d'un procès aux assises : les différentes étapes, la qualité des protagonistes, leur rôle dans le procès, leur état d'esprit ou leur tactique professionnelle.  Cette description presque clinique de ce type de procès, rappel des faits reprochés et des accusations, tirage au sort des 9 jurés parmi 40 personnes, suite des journées de l'audience des différents protagonistes jusqu'au verdict final, tout "enseigne" au lecteur les spécificités d'un procès d’assises, et présente le système judiciaire avec ses fragilités. Une plaidoirie dépend de l'humeur ou de la fatigue d'un avocat, de l'image professionnelle que veut donner ou sauvegarder un procureur ou un président de cour, et surtout du niveau de bouleversement de la vie des jurés sortis, pour une parenthèse, de leur vie quotidienne. Émotions fortes et  responsabilités nouvelles exacerbent les préjugés et les craintes des différents jurés. Le texte rédigé à la troisième personne montre les divers points de vue, ce qui crée une véritable dynamique dans ce récit qui suit à la minute près tout le procès. Soucieuse de crédibilité et de respect de son jeune lectorat puisqu'elle a demandé une relecture à un juriste, l'auteur transmet essentiellement la preuve qu'il est difficile de juger autrui même si le président de la cour sort du procès avec la certitude que " justice  a été rendue". Leçon de droit particulièrement agréable à suivre puisqu'elle s'habille des ressorts et de l’habillage de la fiction destinée aux jeunes auxquels on s'adresse comme à un public digne de foi et de confiance.

Peine maximale, Anne Vantal, Actes sud junior, 2010

Source photographique : tribunal de grande instance de Saint-Étienne, Forez info sur Wikimedia commons

mercredi 8 décembre 2010

"On s'est juste embrassés"

C'est parce qu'elle connaît bien les adolescents et surtout leurs difficultés qu'Isabelle Pandazopoulos a pu écrire "On s'est juste embrassés"publié chez Gallimard, dans la collection Scripto, en 2009, avec une réelle justesse de ton. Pour son héroïne, Aïcha, les difficultés sont de trois ordres et tout d'abord psychologiques. Abandonnée par un père qui fuit, lorsqu'elle a huit ans, une vie qu'il juge décevante, Aïcha vit avec sa mère Saïda, seule, renfermée sur elle-même et dont elle ne sait presque rien tant le silence s'est installé entre elles. La jeune fille rencontre aussi des difficultés d'origine socio-culturelle : elle sait qu'elle est d'origine algérienne, que ses grand-parents sont venus à Paris 80 ans plus tôt faire leur vie et fonder une famille. Mais elle ne sait rien d'eux, d'où la soif de connaître ses origines, son identité. N'obtenant pas de réponse à ses questions, elle s'invente un passé, une famille, bref un roman personnel digne des théories d'une Marthe Robert. Sur cette quête d'elle-même pèse un lourd secret de famille qui aggrave ses relations avec sa mère mais provoquera le retour au père. À ces épreuves s'ajoutent celles que connaissent les beurettes des cités, ces jeunes filles sur le comportement desquelles repose tout l'honneur de la  famille, surveillées par un père ou un frère qui n'hésitent pas à frapper ou bannir s'ils considèrent cet honneur entaché et ce dans le silence résigné des mères, tantes ou soeurs qui subissent un sort similaire si elles soutiennent les jeune filles en question. Le texte d'Isabelle Pandazopoulos est simple, précis, usant d'un langage courant qui exprime les choses directement, sans emphase. Les phrases courtes ou composées de plusieurs propositions indépendantes accumulées et séparées par des virgules donnent au roman un aspect de reportage documentaire : le lecteur découpe la scène et la vit en même temps. Les relations entre hommes et femmes dans la société maghrébine musulmane, la vie dans les cités et la violence faite aux filles, la question de l'honneur réglée par les coups ou l'abandon, la difficulté de vivre avec des origines étrangères dans un pays différent où la femme a une place autre, la quête de l'identité et la recherche du père sont au coeur de ce roman qui se lit d'une traite. Isabelle Pandazopoulos confirme, par sa connaissance de la jeune fille actuelle et de ses difficultés particulières, le rôle de témoin de l'auteur qui s'adresse sciemment au lectorat adolescent. L'écrivain démontre aussi que les problèmes des jeunes d'aujourd'hui ne concernent pas seulement les rapports entre filles et garçons, même si la construction de l'identité sexuelle et les relations avec l'autre sexe nourrissent également le récit avec la question cruciale de la famille et celle de la place du jeune dans la société. Le roman d'Isabelle Pandazopoulos promène un miroir le long des bâtiments de la cité, de nos cités, miroir qui renvoie aux jeunes lecteurs de multiples reflets d'eux-mêmes et des jeunes qui les entourent au quotidien, ces jeunes qui appartiennent à deux cultures mais à aucune vraiment.

On s'est juste embrassés, Isabelle Pandazopoulos, Gallimard jeunesse, Scripto, 2009.
Source photographique : Cité des Côtes d'Authy déposée par Al sur Wikimedia commons.

samedi 4 décembre 2010

"Récit d'une mort annoncée"

Dans la ligne d'un Robert Cormier et de sa "Guerre des chocolats", Anthony Mc Gowan reprend le thème de la violence scolaire dans son roman paru en 2008 chez Random House à Londres et en 2009 chez Milan, dans la collection Macadam, à Toulouse. Le titre original 'The knife that killed me" insiste plus sur le thème de la violence allant jusqu'au meurtre et sur l'arme du crime, alors que sa traduction française "Récit d'une mort annoncée" donne la forme du récit, long flashback raconté par le narrateur, Paul, lycéen dont on attend la mort violente qu'il annonce lui-même. Ce récit analeptique est entrecoupé de pauses où Paul raconte la bataille rangée entre deux bandes rivales de deux lycées voisins dont les écoliers sont adversaires depuis plusieurs décennies : le père de Paul a lui-même participé à l'une de ces rencontres féroces et exhorte son fils à ne pas l'imiter. Dans un monde scolaire où tous les coups sont permis et où les pacifistes sont méprisés, où les enseignants et les parents sont écartés par une loi du silence absolument respectée, les élèves, filles et garçons, vivent dans une tension permanente, due à la férocité de certains d'entre eux adeptes de la persécution et du sadisme. Paul décrit les actes et les sentiments des différents protagonistes, mais surtout sa lente descente aux enfers provoquée par de mauvais choix et une image de lui-même erronée.La fin du roman, à laquelle on ne s'attend pas, pointe la véritable cruauté, la férocité de la violence et joue sur les différents types de mort, réelle ou figurée. Le texte s'appuie aussi sur deux sortes de héros adolescents, ange ou démon, aux prises avec eux-mêmes et face à face. Le pessimisme est ici de mise dans la peinture d'une jeunesse désenchantée. Vision quasi manichéenne : l'ange a péri, le démon a survécu, le mal règne sans partage. 

Photographie " Ange ou démon" de Mansour de Toth, déposée sur Wikimedia commons

"La jeune fille rebelle"

C'est à Anvers et en néerlandais que paraît en 2009 le roman de Jean-Claude Van Rickeghen et Pat Van Beirs, "Jonkvrouw". Pour les éditions Mijade en Belgique, Jean-Philippe Bottin et Anne Roggle en proposent la traduction française sous le titre "La jeune fille rebelle". Ce titre français ajoute une notion supplémentaire au néerlandais qui se contente du terme "Demoiselle" (jonkvrouw) et propose au lecteur de découvrir l'histoire d'une jeune fille dont le caractère et le comportement sont d'emblée donnés et lui font attendre un certain type de récit. Ce roman historique se situe dans la Flandre du XIVe siècle, dans la région de Bruges et de Gand, pendant la Guerre de Cent ans qui oppose sporadiquement Anglais, Français et leurs alliés respectifs. Dans un premier chapitre remarquable, la narratrice raconte sa propre naissance. Le titre du chapitre est clair : le père du nouveau-né attend  un garçon, on sait donc que l'enfant sera une fille et que l'intrigue entière découle de cette malédiction pour un Comte du XIVe siècle qui attend un héritier d'autant plus que les 3 naissances suivantes donnent des garçons morts-nés et que la Comtesse en perd la tête. La "jeune fille rebelle" va donc passer les quelques années que suit le déroulement du récit à, à la fois, résister à un père qui la rejette et veut la marier à qui bon lui semble, et à le conquérir en tant que fille, que véritable et digne  héritière du Comté de Flandre. Le texte de 282 pages a toutes les qualités d'un roman d'aventures historiques : chevauchées, batailles, vie d'un château médiéval, activités des villes de Bruges et de Gand hautes en couleurs. Le récit à la première personne présente une sorte de chronique rédigée par Marguerite de Male, future Comtesse de Flandres dont le nom de famille présage de sa capacité, comme un homme, à assumer la destinée  d'un territoire. Outre la condition des filles de la Noblesse, leur éducation, leur vie affective, le roman donne un tableau précis de la vie flamande au XIVe siècle, des relations du Comte avec les deux grandes puissances en guerre et avec le pape qui surveille les alliances entre les  Grands de ce monde. Et le terme de tableau vaut aussi pour toutes les qualités de ce texte qui joue à l'envi avec les cinq sens : le lecteur profite des images visuelles, sonores, olfactives, tactiles, auditives et gustatives riches et nombreuses qui lui font goûter ce XIVe siècle comme dans un tableau flamand. Bruits et clameurs du château et des villes drapières, chants religieux et poésie profane, paysages d'hiver ou d'été, décor de château, des villes de Bruges et Gand, des forêts et des champs cultivés, des chapelles isolées, parfums du gibier cuisiné, des douceurs aux épices lointaines, du vin et du miel, lumière du nord, chatoiement et douceur du velours et des brocarts, tout enchante la lecture et redonne vie à la Flandre dont la peinture précise doit beaucoup ici aux activités de scénariste, journaliste-reporter et producteur de films des deux auteurs. Pour toutes ces raisons l'on peut engager le jeune lecteur, mais pas seulement, à découvrir ce roman historique où l'Histoire de la Flandre du XIVe siècle sert d'écrin à l'histoire de Marguerite, jeune fille rebelle, franche et conquérante, qui saura captiver aussi par son courage et son obstination à vivre la vie qu'elle souhaite quels que soient les obstacles, à commencer par l'absence de sa mère et le rejet de son père.
Source iconographique : "Portrait de jeune femme", Sandro Botticelli, 1480
http://www.grandspeintres.com

dimanche 31 octobre 2010

"Papa et Maman sont dans un bateau"

Marie-Aude Murail n'a pas son pareil pour prendre la main du lecteur et lui dire  : "Viens, regardons le monde ensemble ". C'est à cela qu'elle l'invite encore dans son roman Papa et Maman sont dans un bateau paru à L'école des loisirs en 2009 dans la collection Médium  et qui raconte la vie d'une famille ordinaire, les Doinel, aux prises avec l'existence telle qu'elle est en France en ce début de XXIe siècle. Esteban, le fils, est un enfant marginal, doué  et angoissé. Victime de maltraitance à l'école, il a cerné sans le savoir la déshumanisation des rapports entre les membres de la famille, à l'école, dans le monde du travail et sur toute la planète où il ne voit que robots humanoïdes hostiles. Charlie, collégienne, essaie de naviguer entre les amitiés changeantes et superficielles, les amours non moins relatives, la distance qui s'installe entre elle et ses parents, et un rapprochement avec un garçon hors normes. Elle vit dans l'univers de ses mangas, univers décrypté et démystifié avec bonheur et humour par Marie-Aude Murail, MAM pour les fans. Nadine Doinel, enseignante en maternelle, croit en son métier : ses compétences lui valent la grande admiration de son assistante qui comprend d'autant moins les changements soudains chez cette institutrice que gagne un découragement certain. Enfin, Marc Doinel, un modèle de réussite, est parti d'une délinquance juvénile pour devenir chef d'agence d'un transporteur routier. La "boîte" est vendue à une société plus grosse, ce qui entraîne licenciements, restructuration, souffrance et même suicide. Pris entre deux feux, Doinel fait le choix de rester humain et de refuser ce système : en provoquant physiquement le nouveau patron venu "passer le kärcher" dans l'agence, il incarne avec violence la souffrance des êtres broyés par cette non-philosophie du travail et dénonce au nom de l'auteur la déshumanisation de notre société de profit aveugle. Pour sortir ses quatre personnages du piège où ils sont englués, entre violence et pression psychologiques (Nadine Doinel rêve que son inspecteur lui demande de "licencier" un de ses élèves de quatre ans faute de résultats !), MAM recourt au rêve enfantin de la cabane-refuge, au fantasme de vie robinsonne, loin, ailleurs, au coeur de la nature. Ainsi, et sans le savoir, tous les quatre imaginent vivre dans la yourte mongole présentée dans un reportage de la revue "Psychologies" qui traîne au salon. La yourte devient le symbole du cocon familial, d'une vie à la fois aventureuse et sécurisée, humaine, sous la protection de Mère Nature. Soucieuse et curieuse de la jeunesse, MAM observe la société dans laquelle elle vit aujourd'hui. Elle dénonce la déshumanisation des sociétés occidentales actuelles, obsédées par le profit et la consommation au détriment des personnes. Elle offre aussi à la réflexion du lecteur une alternative qui repose sur le respect et l'accueil de l'autre en emmenant ses personnages dans un autre monde, la Mongolie, dont le modèle est transporté (au sens figuré et au sens propre par le biais de camions) en France car Doinel se consacre à l'importation de yourtes depuis qu'il a démissionné. Si le titre indique que les êtres sont "dans un bateau", c'est-à-dire sur un chemin tout tracé et dont on ne peut s'écarter, MAM suggère le contraire dans le texte : le bateau de la vie peut être conduit sous d'autres vents, vers d'autres rivages que ceux que l'on a toujours connus et que les circonstances ont semblé imposer. C'est pourquoi la lecture de ce roman ne s'adresse pas, selon nous, aux seuls adolescents : leurs parents ont tout intérêt à y jeter un oeil.

Source : photographie de Bouette déposée sur Wikimedia commons

vendredi 29 octobre 2010

Harry et Compagnie

Si vous avez bien suivi mes diverses réflexions sur l'orphelin dans le roman pour la jeunesse, vous avez constaté que nous n'avons jusqu'ici rencontré que des orphelines, les unes dans des textes réalistes, une autre dans un roman fantastique coloré d'enquête sur le passé et de secrets de famille, une autre encore dans un roman historique et policier à la fois situé à la Cour d'Élisabeth première pour suivre Maia finalement dans sa nouvelle vie au Brésil. Or, il est un garçon à lunettes, toujours mal coiffé, qui défraie la chronique littéraire depuis la fin des années quatre-vingt dix et pas seulement parce qu'il fait du sport sur un balai, utilise une baguette magique et partage sa vie avec une chouette blanche. Harry Potter, britannique, est sans doute l'orphelin littéraire le plus connu de la planète, rejoignant ses compatriotes David Copperfield et Olivier Twist nés eux aussi dans le pays de sa Très Gracieuse Majesté, mais plus d'un siècle et demi avant lui. Le succès est rapide pour le premier tome paru en France en 1998. Benoît Virole explique l'engouement des enfants pour le jeune sorcier dans un article paru dans la revue spécialisée Lecture jeune : « Ce succès initial est un fait d'observation. (…) Il est bien issu d'une rencontre entre une oeuvre originale, authentique dans l'impulsion de sa créativité, et un lectorat pour la plupart novice en matière de littérature ». Le roman de Joanne Kathleen Rowling semble ainsi perpétuer une tradition qui raconte la condition enfantine même si les aventures de Harry se déroulent en grande partie dans un monde merveilleux. Le premier tome de ses aventures qui en remplissent sept présente le jeune garçon et le début de son histoire : il a juste un an au moment où nous le rencontrons pour la première fois. L'incipit pourtant ne s'intéresse pas à lui de façon directe mais fait un portrait de son oncle Vernon, de sa tante Pétunia et de son cousin Dudley. Cet incipit révèle d'ailleurs toute la distance qu'il existera entre Harry et ce qu'il faudra bien appeler sa famille :
Mr et Mrs Dursley, qui habitaient au 4, Privet Drive, avaient toujours affirmé avec la plus grande fierté qu'ils étaient parfaitement normaux , merci pour eux. Jamais quiconque n'aurait imaginé qu'ils puissent se trouver impliqués dans quoi que ce soit d'étrange ou de mystérieux. Ils n'avaient pas de temps à perdre avec des sornettes.
Si ce début de récit installe à la fois une future atmosphère mystérieuse et étrange justement, celle du monde des sorciers annoncé par le titre, il évoque aussi toute la force que mettent les Dursley à se considérer comme des gens normaux. Mrs Dursley va même jusqu'à nier l'existence de sa soeur Lily Potter, la mère de Harry. C'est pourtant dans leur petite vie mesquine que le sort et surtout un terrible mage noir vont catapulter Harry à la fois pour sa sauvegarde et son malheur. Albus Dumbledore, grand magicien s'il en est et directeur de l'école de sorcellerie de Poudlard, avec l'aide du professeur Mc Gonagall et de Rubéus Hagrid, garde-chasse, recueillent Harry après le meurtre de ses parents par Lord Voldemort auquel ils ne voulaient pas se rallier. Parce qu'il est protégé par l'amour de sa mère, Harry non seulement survit à l'attaque mais semble avoir anéanti les pouvoirs du sorcier maléfique ; c'est en tous les cas ce qu'explique le professeur Mc Gonagall :
« … On dit qu'il a essayé de tuer Harry, le fils des Potter. Mais il en a été incapable. Il n'a pas réussi à à supprimer ce bambin. Personne ne sait pourquoi ni comment, mais tout le monde raconte que lorsqu'il a essayé de tuer Harry Potter sans y parvenir, le pouvoir de Lord Voldemort s'est brisé, pour ainsi dire-et c'est pour ça qu'il a ... disparu. »
Harry est donc orphelin « grâce à » ou «  à cause de » sa mère, si l'on peut dire : si l'amour maternel ne l'avait pas sauvé, Voldemort l'aurait éliminé lui aussi. Il n'aurait pas connu dix années de maltraitance dans le foyer de son oncle Vernon, ni les brimades perpétuelles de Dudley, ni le mépris de Pétunia, ce à quoi Albus Dumbledore ne s'attendait sans doute pas en le leur confiant. Orphelin parce qu'il survit à l'assassinat qui emporte ses parents, il connaît une nouvelle naissance ou une renaissance en se défendant bien malgré lui contre le mage noir. Cette deuxième naissance est un miracle pour tout le monde sorcier qui fête l'événement pendant que Rubéus Hagrid, semi-géant et première figure paternelle de substitution (dans l'ordre d'apparition) auprès de Harry, l'emmène au 4, Privet drive. Le titre de ce premier chapitre le désigne fort justement comme le « survivant » et indique aussi son caractère exceptionnel. Parce que le monde des sorciers ne peut être sûr que Voldemort a totalement été anéanti, Albus Dumbledore se doit de protéger l'enfant en le confiant à sa famille « moldue », c'est-à-dire humainement ordinaire , sans aucun pouvoir magique :
-« Je suis venu confier Harry à sa tante et à son oncle. C'est la seule famille qui lui reste désormais. » 
 Ce contre quoi Minerva Mc Gonagall s'insurge aussitôt, mettant en relief le caractère unique de l'orphelin :
« … Dumbledore, vous ne pouvez pas faire une chose pareille ! Je les ai observés toute la journée. On ne peut imaginer des gens plus différents de nous. … Harry Potter vivre ici ! »
La véritable famille de Harry, celle qui lui apportera affection, réconfort, force et courage, sera celle des sorciers qui avait déjà accueilli sa mère, fille de moldus mais excellente sorcière. Dix années auront passé, dans un simulacre de foyer où l'oncle Vernon, la tante Pétunia n'ont de cesse de nier sinon l'existence de Harry du moins sa véritable identité à la recherche de laquelle il passera sept années entières. À onze ans, Harry sera en âge d'entrer à Poudlard, la fameuse école de sorciers. C'est encore Hagrid qui le mènera à ce nouveau foyer : Vernon ayant fui par tous les moyens les lettres de Poudlard qui arrivent par centaines pour convoquer Harry à sa première rentrée à Poudlard, Hagrid est obligé de venir chercher l'enfant sur l'île où Dursley a cru pouvoir trouver un refuge définitif. À sa très grande et très courroucée stupéfaction, le bon géant découvre « l'entreprise de démolition » ou plutôt de non construction de l'identité de Harry par sa « famille » :
« Vous n'allez pas me dire, rugit Hagrid, que ce garçon- ce garçon !- ne sait rien sur RIEN ? »
 Et un peu plus loin :
« Je voulais dire que tu ne sais rien de notre monde, de ton monde. De mon monde. Du monde de tes parents. »
Véritablement révolté à l'idée que Harry ne connaisse rien de ses origines et ait vécu dix ans en croyant à un accident de voiture mortel pour James et Lily Potter, Hagrid dévoile au lecteur la véritable maltraitance subie par l'orphelin, bien plus douloureuse que le fait de dormir dans un placard sous l'escalier, de ne pas toujours manger à sa faim ou de porter les vieilles nippes de son cousin : ne pas avoir la mémoire de ses origines, de l'histoire de sa famille, donc de ne pas avoir les moyens de construire son identité.
« Tu ne sais même pas qui tu es ? » dit-il enfin.
Cette interrogation d'un Hagrid à la fois abasourdi et triste résume la situation psychologique de tous les orphelins et fait de Harry leur archétype : l'orphelin doit non seulement continuer à vivre après avoir perdu ses deux parents, commencer ou continuer à construire son identité malgré le chagrin, le manque de repères et l'absence maternelle et paternelle. Le comble est dans le cas de Harry que le monde auquel il appartient réellement connaît son nom et son histoire depuis dix ans. Dans une mise en abyme, devenue célèbre et maintes fois mentionnée , du début du roman, Minerva Mc Gonagall confirme l'aspect paradoxal de cet état de fait :
«  Il va devenir célèbre-une véritable légende vivante-, je ne serais pas étonnée que la date d'aujourd'hui devienne dans l'avenir la fête de Harry Potter. On écrira des livres sur lui. Tous les enfants de notre monde connaîtront son nom ! »
En écho, et scandalisé, Hagrid relève aussi le caractère incroyable de la situation :
« Harry Potter ne connaît même pas sa propre histoire, alors que dans notre monde, tous les enfants connaissent son nom ! »
La répétition du terme « enfants » accentue le caractère sensible de la situation de Harry, de l'enfant au sens général, de créature faible, à protéger. Harry construira donc son identité, en découvrant au fil des sept volumes que Joanne Kathleen Rowling lui a consacrés, l'histoire de ses parents mêlée à celle des sorciers qui les entourent depuis leur jeunesse passée à Poudlard. C'est dans cette école, sise dans un château au décor gothique, que Harry trouvera son véritable foyer. Grâce au Choixpeau magique qui sonde leurs désirs et voit leur destinée, chaque élève de première année entre, pour les sept années de sa scolarité, sept années d'initiation et pas seulement à l'art de la magie, dans une « maison », terme symbolique à la double acception qui confirme les paroles de bienvenue du professeur Mc Gonagall :
« Vous devez savoir, en effet, que tout au long de votre séjour à l'école, votre maison sera pour vous comme une seconde famille. »
La salle commune où les étudiants sorciers de chaque « maison » peuvent se retrouver symbolise ce foyer retrouvé, d'autant plus qu'un feu est souvent allumé dans l'âtre de la cheminée, rappelant métaphoriquement aux enfants la chaleur affective de la maison familiale ou leur permettant, comme à Harry, d'en trouver l'équivalent. À l'encontre de ses deux meilleurs amis, qui ne sont pas orphelins, Harry n'a pour seul véritable foyer que le château de Poudlard. Hermione Granger, jeune sorcière brillante, est fille de moldus dentistes et bienveillants envers le monde des sorciers : ils tirent une réelle fierté d'avoir une fille sorcière, ce en quoi ils s'opposent aux Dursley qui nient la véritable nature de Harry, en ont honte comme ils avaient honte, et sans doute peur, de James et Lily Potter. Ron Weasley, de son côté, est issu d'une famille nombreuse de sorciers, simples, généreux malgré leur situation économique faible et qui ne tarderont pas à considérer Harry comme leur fils. Ron et Hermione, même s'ils sont heureux à Poudlard, ont un véritable foyer avec leurs parents, leurs frères et soeurs. Lorsqu'arrive Noël dans ce premier récit, Harry et Ron restent à Poudlard, l'un parce qu'il a enfin l'occasion d'éviter un moment pénible chez les Dursley, l'autre parce que ses parents vont en Roumanie rendre visite à leur fils aîné. Cette fête par essence familiale sera cette année-là un moment de pur bonheur pour Harry : il reçoit des cadeaux sans doute pour la première fois de sa vie, un pull de laine tricoté très « maternellement » par madame Weasley, des friandises offertes par Hermione, un présent de Hagrid. Mais le cadeau le plus symbolique, une cape d'invisibilité, lui est transmis de manière anonyme au nom de son père. Noël revêt donc quand même pour Harry un caractère familial lié à l'héritage paternel, à la famille, aux liens qui commencent à se tisser malgré la mort et l'absence. Grâce à cette cape qui le rend invisible et lui permettra de résoudre l'énigme de la pierre philosophale, noeud de ce premier tome, Harry devient paradoxalement « visible », c'est-à-dire doté d'une identité, d'un passé qu'il commence à connaître et à « apprivoiser », d'une mémoire familiale qui se construit peu à peu. Il se dévoile doté également d'un statut de sorcier en apprentissage, apprentissage qui ira de pair avec son évolution psychologique d'adolescent et de jeune adulte auquel le sort a confié la mission de détruire à jamais les forces du mal incarnées par Lord Voldemort. À la fin du cycle de ses aventures, Harry aura découvert qui il est et assumera son identité, à l'instar de tous les orphelins littéraires, alors que dans ce premier tome, il hésite encore à l'endosser lorsque les jumeaux Fred et Georges Weasley l'interrogent dans le train qui les emmènent à Poudlard :
« Si, c'est sûrement lui, dit le premier jumeau. C'est bien çà ? ajouta-t-il à l'adresse de Harry. 
Quoi ? demanda celui-ci.
 Harry Potter, dirent en choeur les deux frères.
Oui, oui, c'est lui, répondit Harry. Enfin, je veux dire … c'est moi. »
Harry, à l'instar de tous les orphelins privés de leur parents par décès, démontre la difficulté à se construire tout autant qu'à se connaître et à s'accepter. Comme pour les orphelines entrevues jusqu'ici dans ce blog, la quête du foyer reste la quête essentielle aussi pour le jeune sorcier et il semble l'avoir trouvé :
Il se sentait beaucoup mieux au château qu'à Privet drive, c'était là désormais que se trouvait son vrai foyer.
Ce foyer sera un foyer de transition pour le futur jeune homme qui en fondera un autre avec Ginny Weasley : il lui faudra d'abord aller au bout de sa mission, défaire définitivement Lord Voldemort dans un combat qui le libérera de la douleur d'être orphelin et favorisera la résilience du traumatisme initial, réhabilitera la mémoire familiale et vengera l'injustice faite à James et Lily Potter, c'est-à-dire au monde sorcier dans son entier. Dans son mémoire de Malije consacré à Harry Potter en 2003, Marie-Hélène Trobas témoigne des propos d'un groupe de psychiatres américains qui, dès 2001 et selon le journaliste Michel Moutot qui les rapporte, estiment que « l'oeuvre de J.K Rowling permet aux jeunes lecteurs de s'identifier à un personnage positif, qui prend le contrôle de sa vie par ses propres moyens ». C'est aussi le cas des orphelines que nous avons rencontrées avant lui dans ces pages : les unes et les autres, seules ou au coeur d'une fratrie, accompagnées d'un substitut parental ou non, prennent leur sort en main, opposent à la solitude et à l'absence résolution, volonté, esprit d'initiative, force de caractère pour construire leur identité, retrouver un foyer ou en créer un, telles Clara-Camille ou Maïa qui retrouvent un foyer à l'autre bout du monde, les quatre soeurs Verdelaine qui remplissent leur maison d'amitiés et d'amours pour combler le vide laissé par leurs parents décédés.
Après avoir lu et analysé ces quelques romans parus en France pour les adolescents, force est de constater que les auteurs présentent une image particulière de l'orphelin. La souffrance du deuil des deux parents disparus est ouvertement exprimée dans les textes, parfois de façon indirecte par un personnage tiers mais en des termes clairs. Le caractère absurde du décès prématuré des parents et son aspect violent dû à la technologie, dans tous les cas, hormis dans celui de Lady Grace Cavendish et de Harry Potter (quoique le mensonge servi par ses oncle et tante soit aussi d'une mort par banal accident mécanique) donne une forte ampleur à la souffrance de l'orphelin et à l'impuissance de son entourage à l'adoucir. La blessure et la douleur engendrée sont similaires pour chaque personnage orphelin rencontré jusqu'ici, quelle que soit sa situation financière et matérielle. Malgré les biens à elle légués, Clara-Camille, dans son pensionnat de luxe, souffre autant que Harry dans son placard, ou que chacune des soeurs Verdelaine, rapidement sans le sou ; si Malika Ferdjoukh consacre un tome à chacune, c'est sans doute aussi pour mettre en relief sa solitude et son chagrin bien réels malgré la présence et la chaleur affective de la fratrie. L'âge ne fait rien non plus à une quelconque gradation de la souffrance : Mado et Patty respectivement âgées de quinze et vingt ans se retrouvent aussi désemparées que Mélaine qui n'avait qu'un an lors de la disparition de ses parents ou que les soeurs Verdelaine âgées de huit à vingt ans lors du décès des leurs. L'obsession du foyer pour chacun d'entre eux n'a d'égal que l'importance de la maison, du foyer : Harry élira Poudlard comme nouveau foyer, Clara-Camille choisit la Californie et ira même jusqu'à symboliquement participer à la construction de maisons en bois sous la houlette de son hôte Jérémiah, architecte au sens propre et au sens figuré puisqu'il « rebâtit » une famille pour la petite-fille de la française qu'il a aimée jadis en la personne de la grand-mère de Clara-Camille. La Vill'hervé est la maison de toutes les joies et de tous les chagrins, importante au point que Charlie ne la quitte pas pour fonder un nouveau foyer avec Basile et que les cinq filles Verdelaine, au lieu de s'en éloigner, attirent au contraire leurs amis et leurs amours dans la maison familiale, y recréent la famille de leur coeur sans se séparer. Mélaine sauve son héritage des mains de parents indélicats et conserve ainsi le manoir familial. La quête de la maison, du foyer lutte avec le sentiment d'abandon et de solitude inhérents à la situation d' « orphelinage », pour reprendre l'expression d'Ole Wehner Rasmussen. Elle induit aussi le besoin de connaître ses racines et de conserver ou de retrouver la mémoire des siens, de sa famille, mémoire qui aidera à construire son identité comme le prouve l'histoire de Harry Potter qui se construit au fur et à mesure qu'il apprend l'histoire de ses parents. L'absence d'affection parentale, affection qui se communique aussi et paradoxalement dans l'opposition aux parents au moment de l'adolescence en particulier, la rivalité avec les frères ou soeurs qui perd de sa force par manque d'arbitrage des parents créent un manque psychologique important et rendent l'orphelin invisible à lui-même comme Mélaine qui dit n'exister pour personne ou comme Harry qui se nourrit du regard de ses parents lorsqu'il découvre le miroir du Riséd dans le deuxième tome de ses aventures. Le thème du regard porté sur soi est vital pour l'orphelin et rappelle l'importance du regard de la mère sur le nouveau-né et son développement affectif. Mélaine revit grâce à ses deux tantes photographes qui la regardent vraiment, Harry voit et surtout est vu par ses parents grâce à la magie du miroir, Mado a besoin du regard de Patty et réciproquement, Malika Ferdjoukh nous donne à « voir » les soeurs Verdelaine par le regard de l'une d'entre elles dans chaque tome de sa quadrilogie, c'est lors de sa première représentation théâtrale d'ailleurs que Bettina « regarde » vraiment sa soeur Hortense, enfin c'est sous le regard bienveillant de mademoiselle Minton que Maia choisira le Brésil pour nouvelle patrie, pour nouveau foyer. Invisible à ses parents, l'orphelin devient visible par la narration et par le double regard du narrateur et du lecteur. Les différents textes que nous avons pu lire ici dressent cependant le portrait d'orphelins révélant tous une force de caractère particulière : doué d'un élan vital proportionnel au manque affectif et au vide laissé par les parents, l'orphelin ne se laisse pas abattre et aborde l'existence avec pugnacité et optimisme, que ce soit dans le quotidien de la vie bretonne des soeurs Verdelaine ou le destin brésilien et exotique de Maia, quoique l'état d'orphelin apporte forcément un côté extraordinaire aussi aux soeurs Verdelaine, comme à tous leurs compagnons littéraires. La force de l'orphelin qui a perdu père et mère dans notre corpus réside dans l'espoir qui le dispute toujours au chagrin : même l'apparente résignation de Mélaine qui admet être laissée pour compte depuis des années par sa grand-mère n'arrive pas à cacher sa capacité à espérer une vie meilleure. Preuve en est la rapidité avec laquelle elle s'adapte au nouveau style de vie, gai et coloré, que lui proposent ses tantes photographes et la pugnacité qu'elle révèle dans la reconquête de la maison et du passé familiaux.
Pour la reprise en main de leur destinée d'enfant seuls, les orphelins bénéficient d'armes spécifiques. La première est la liberté, aspect positif de la solitude et de l'absence des parents. Liberté de mouvement, de pensée, d'émotions non contenues, et liberté d'agir que les enfants et adolescents dotés de parents bien présents ne peuvent goûter. Les parents de Clara-Camille l'auraient-ils laissé partir pour la Californie, seule chez un monsieur d'un âge certain et entouré de jeunes gens en rupture avec la société que Jérémiah essaie de remettre sur de bons rails ? Maia aurait-elle eu tout loisir d'aider Finn à fuir son terrible grand-père et de se cacher avec lui dans la jungle brésilienne ? Mélaine aurait-elle pu se battre quasiment au sens physique du terme contre la partie la moins recommandable de sa famille qui n'hésite pas à tuer quiconque la gène ou à persécuter la grand-tante Mélanie devenue folle de chagrin ? James et Lily Potter auraient-ils laissé leur petit garçon Harry affronter dès l'âge de onze ans le terrible Voldemort ? On peut en douter fortement et c'est parce que les différents substituts parentaux qui entourent les orphelins ont plus de distance avec eux que les parents réels, et ce malgré leur sincère affection, que les orphelins peuvent faire montre de leurs qualités quasi adultes de courage, de sens des responsabilités et d'opiniâtreté en toute liberté. Nous en trouvons un exemple frappant dans le premier tome des aventures de Harry Potter : la figure substitutive du père la plus importante est celle qu' « incarne » le professeur Albus Dumbledore, grand magicien s'il en est et directeur de l'école de Poudlard. Malgré le haut degré de protection dont il entoure Harry dès le décès de ses parents, il lui met la bride sur le coup et le laisse affronter diverses épreuves seul ou quasiment, lui permettant d'acquérir l'autonomie dont il aura besoin pour résoudre le traumatisme initial en luttant contre Voldemort puis en l'anéantissant. Isabelle Smadja exprime clairement les relations qui unissent Harry et Dumbledore dans son ouvrage Harry Potter, les raisons d'un succès. Du grand sorcier à la barbe blanche « tout à la fois complice, ami, confident et protecteur » de Harry sur lequel il veille personnellement au point qu'il ne risque rien de Voldemort s'ils restent à proximité l'un de l'autre, Isabelle Smadja dit « qu'on ne sent pas en lui la résistance d'un père lorsqu'il s'agit de laisser l'enfant devenir grand et acquérir son autonomie ». Il en va de même pour la Reine Élisabeth première qui se comporte comme une deuxième mère pour Lady Grace Cavendish mais la laisse affronter un meurtrier au coeur même de la Cour et lui confie des charges de « détective » royal à la fin du premier volume de ses aventures. Charlie Verdelaine, tout à la fois père et mère substitutifs pour ses quatre soeurs, et malgré un solide sens de la responsabilité qui pèse sur ses épaules, permet à Geneviève, Bettina, Hortense et Énid de vivre à leur guise et d'affronter leur chagrin mais aussi les nouvelles expériences inhérentes à leur âge. Mademoiselle Minton permet à Maia de vivre quelques mois auprès de son ami Finn dans la jungle brésilienne et pas seulement parce qu'il est le fils d'un homme qu'elle a sans doute profondément aimé. La distance qu'instaure son statut de gouvernante, donc de mère secondaire, l'autorise à laisser sa protégée décider de la voie qu'elle doit suivre pour achever son deuil et commencer une nouvelle vie, persuadée que Maia est une enfant exceptionnelle, destinée à une existence exceptionnelle, exprimant ainsi l'aspect universel du personnage orphelin.

Charles Dickens publie Les aventures d'Olivier Twist en 1838, en 3 volumes, et commence la publication mensuelle de L'histoire, les Aventures et l'expérience personnelles de David Copperfield le jeune en 1849.

Virole, Benoît, , La leçon d'Harry Potter, Lecture jeune, décembre 2005, p. 26-30.

Rowling, J.K., Harry Potter à l'école des sorciers [Harry Potter and the philosopher's stone, 1997], traduit de l'anglais par Jean-François Ménard, Paris, Éditions Gallimard, « Folio junior », 1998.

Trobas, Marie-Hélène, Harry Potter mérite-t-il son succès ? Analyse d'une oeuvre qui pourrait transformer la perception de la littérature de jeunesse, rédigé sous la direction de madame Laïli Dor, Université du Maine, 2003, non paginé.

Wehner Rasmussen Ole, Enquête sur les origines et la spécificité de la littérature pour enfants, in Revue romane, 1983, p. 18,

Rowling, J.K, Harry Potter et la chambre des secrets, [Harry Potter and the chamber of secrets, 1998], traduit de l'anglais par Jean-François Ménard, Paris, Éditions Gallimard, « Folio junior », 1999.

Smadja, Isabelle, Harry Potter, les raisons d'un succès, Paris, Presses universitaires de France, 2001, p. 89.


Source photographique : Léa sur myspace.com