Après une longue absence sur ces pages, voici quelques lignes sur nos lectures d'été qui débutent avec le roman historique de Sharon E. McKay "Esther". Un long texte dédié à la liberté où sont sous-jacents la condition féminine, la condition enfantine, la condition domestique, la judéité et l’aventure. Esther Brandeau, jeune juive du pays basque, a réellement existé. Et c'est sur les documents qui attestent de sa vie entre La France et la Nouvelle-France ( le Québec du 18e siècle) que l'auteure base sa fiction. Ce texte très riche (les sujets de société sont nombreux) se déroule à un rythme qui entraîne la lecture facilement. Le héros est une héroïne qui se travestit pour accéder à la liberté , qui démontre le même, sinon un plus grand courage que maints garçons, celui de ne pas renoncer à sa foi ni trahir les enseignements de ses parents. La figure de la mère, plurielle, tantôt aimante, tantôt cruelle et fourbe, colore le chemin d'Esther. Tout comme Esther dans la Bible qui a caché sa judéité à son époux perse, Esther Brandeau finit, quand on veut la convertir au catholicisme pour lui sauver la vie et lui permettre de rester en Nouvelle-France, par affirmer sa foi et reprendre son errance à la recherche de son ami ( amoureux ?) Philippe, parti s'installer en Louisiane. Elle a quitté saint-Esprit, dans la région de Bayonne, car son père veut la marier de force, et prend, dans sa fuite, plusieurs identités pour conserver sa dignité, sa foi et sa liberté. Elle lutte conter toutes les manipulations avec instinct, courage et intelligence, reste elle-même, ayant toujours à l'esprit les paroles de sagesse de ses parents juifs. Fresque catastrophique de la France sous Louis XV où les pauvres souffrent de la faim et leurs enfants de maltraitance, le texte annonce la déferlante de liberté que demandera le peuple français quelques 50 ans plus tard, cette liberté qui s'installe déjà dans les colonies d'outre-atlantique où les femmes peuvent vivre seules et pratiquer le métier qu'elles souhaitent, mais à condition d'être catholiques et exclusivement catholiques. La fin du texte est ouvert. Esther repart et l'auteur laisse le soin à un personnage secondaire d' écrire dans une lettre adressée au lecteur qu'Esther s'est sans doute dirigée vers la Louisiane, à nouveau vêtue comme un garçon. Libre à nous de penser qu'elle a retrouvé Philippe.
Esther, Sharon McKay, L'Ecole des loisirs, 2016
C'est un texte fort et pourtant si simple qu'Anne-Marie Pol propose avec " Un tigre dans le jardin" chez Pocket jeunesse. Une histoire d'enfance lointaine, dans l'Indochine des années 1930, une enfance exotique et fort triste. C'est Paule qui raconte : la douleur de la perte d'un grand frère et l'inconsolable chagrin de la mère, une petite sœur qui va disparaître aussi sous les assauts de la rougeole, et le décès de la mère lors d'un accouchement qui laisse une nouvelle petite fille orpheline avec Paule et leur frère Pierre. Comment tenir dans cet océan de douleur ? En imaginant la présence bienfaisante d'un tigre dans le jardin, un animal fort qui la protège de la tristesse et surveille le jardin pour Paule. Une présence qu'elle cache à tous, et qu'elle emmène avec elle lorsque son père décide de rentrer en France et de quitter l'Indochine où il ne peut vivre sans sa femme. Deux mondes qui s'achèvent, celui de l'enfance pour Paule, celui de l'expatriation pour son père, la fin d'un paradis pour les deux.
Un tigre dans le jardin, Anne-Marie Pol, Pocket jeunesse, 2017
Courir, c'est le maître mot de deux romans bien différents et dont les héros sont des garçons. Dans " Aussi loin que possible", d'Eric Pessan, Tony et Antoine, pour des raisons différentes mais dans la même souffrance, posent un matin leur sac de collège dans un buisson et partent en courant. Sur des centaines de kilomètres, ils vont parcourir une partie de la France allant de squats en larcins pour se nourrir. Une fuite éperdue de la violence du père pour l'un et d'une menace d'expulsion hors de France pour l'autre et sa famille. Ils imaginent une fin à leur cavale, et donc au roman, qui surprend le lecteur et le fait sourire sur les ressources de ces deux ados.
Élisabeth Laird, de son côté, fait courir Salomon en Éthiopie : courir pour aller à l'école chaque jour, courir pour aller chercher du secours, courir pour succéder à son grand-père, grand coureur lui-même, qui lui passe plusieurs relais et l'aide ainsi au moment de mourir, à entrer dans la course d'une vie d'homme parmi les plus glorieuses.
Aussi loin que possible, Eric Pessan, L'Ecole des loisirs, 2015
Le garçon qui courait plus vite que ses rêves, Elisabeth Laird, Flammarion Tribal, 2016
Ce blog se propose de parler du roman pour la jeunesse, passé et actuel, qu'il soit destiné aux jeunes lecteurs ou que ces derniers l'aient plébiscité. J'y déposerai mes notes de lecture sur les romans que j'ai lus et sur les ouvrages critiques qui étudient cette partie de la production éditoriale pour la jeunesse. Je ne suis qu'un amateur, mon opinion est donc parfaitement subjective. Étant plutôt positive dans la vie, je ne parlerai que des oeuvres qui m'ont plu, beaucoup intéressée ou dont je pense qu'elles occupent une place à part dans ce vaste corpus dont je ne ferai évidemment pas le tour. Au lieu de garder mes notes sur des cahiers de papier, je les confie à ce blog pour les partager, et pourquoi pas, provoquer des échanges ou discussions sur le roman pour la jeunesse, français et étranger. Enfin, ce blog porte le prénom de trois personnages qui me semblent emblématiques : Rémi, le petit orphelin de Sans Famille d'Hector Malot, né dans les années 1870 et symbole de la quête de l'identité et des origines, mais aussi de l'enfance volontaire ; Aline (et non Alice), héroïne de Colette Vivier dans son roman La maison des petits bonheurs (1939), où le quotidien apparemment banal de la famille et de l'enfance prennent une ampleur héroïque, et que les jeunes connaissent peu aujourd'hui ; enfin, l'incontournable Harry , dont je tais ici le nom puisque ses admirateurs s'en sentent suffisamment proches pour le désigner, comme un ami, par son seul prénom, et qui, non content de s'inscrire dans une certaine tradition britannique, a donné ou redonné la joie de lire à des millions d'adolescents et à leurs parents.
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mercredi 20 septembre 2017
mercredi 26 novembre 2014
" Calpurnia "
C'est un roman très riche et passionnant à lire que propose Jacqueline Kelly en 2013, sous le titre original américain " The Evolution of Calpurnia Tate ". Édité en France la même année par l'Ecole des loisirs sous le titre " Calpurnia ", le roman nous entraine dans le Texas du 19e siècle, celui des petits propriétaires de plantations de coton et des petites bourgades du sud dans lesquelles les Noirs sont encore des citoyens de seconde zone, la fin de l'esclavage n'étant pas très ancienne alors. Comme souvent, le titre original du texte apporte des précisions par rapport à sa version française. Le terme " évolution", s'il désigne la transformation au fil de plusieurs mois de la jeune héroïne Calpurnia, donne un indice au lecteur sur la préoccupation principale de la jeune fille qui découvre les travaux de Darwin sur l'évolution des espèces. Le titre américain joue donc double jeu.
En cette année 1899, Calpurnia Virginia Tate a onze ans et est la seule fille d'une fratrie de 8 enfants. Sa destinée prévoit qu'elle apprenne à broder et cuisiner correctement, le ménage et autres corvées
moins nobles étant réservées aux employées noires qu'elle ne manquera pas d'avoir lorsque sa mère aura arrangé le meilleur des mariages pour sa fille unique. Or, Calpurnia ne voit pas les choses du même œil. Passionnée de botanique, de zoologie et d'entomologie, elle passe des heures passionnées dans la nature autour de la maison. A la grande surprise du reste de la famille, elle fait la conquête d'un grand-père bourru qui n'apparaît qu’aux repas communs et s'enferme des heures dans son bureau-bibliothèque ou son laboratoire. Avec lui, elle découvre une nouvelle plante et recevra les félicitations de l'Académie des sciences. A la veille du nouveau siècle, Calpurnia prend conscience de la condition des Noirs, des femmes et des filles dont le destin ne prévoit pas qu'ils dérogent à l'ordre établi. La science et les progrès technologiques ( le grand-père est fasciné par la première automobile qui arrive dans la petite ville) semblent une porte vers la liberté et la connaissance. Calpurnia scandalise la bibliothécaire locale lorsqu'elle lui demande l'ouvrage de Charles Darwin sur l'évolution des espèces, livre qui a fait grand bruit et dont son grand-père lui a confié l'importance. Au centre de la toile familiale, Calpurnia impose à sa mère de la regarder autrement et d'accepter qu'elle ait un autre destin que le sien. Elle tisse avec ses frères des relations quasi d'égal à égal et apporte à son grand-père, qui désespérait de ses petits-fils, la preuve que les filles peuvent aussi avoir une activité intellectuelle et s'émanciper par la connaissance et l'étude. Calpurnia, c'est décidé, sera un grand savant. Et elle a raison lorsqu'elle dit à propos des ses amies d'école : " Je n’avais jamais pensé que mon avenir serait le même que le leur (p. 273)" . Comme un encouragement à l'acceptation de sa différence, Calpurnia découvre la neige au matin du premier janvier 1900, signe immaculé d'un nouveau départ. Son grand-père a joué, ce qui est fréquent dans le roman jeunesse, son rôle de passeur. A elle de défendre la science et la connaissance, et de prouver que la tête des filles est aussi bien faite que celle des garçons au début d'un siècle où de grandes scientifiques accompliront leur œuvre personnelle.
Calpurnia, Jacqueline Kelly, l'Ecole des loisirs, 2013
Image Wikimedias commons
Calpurnia, Jacqueline Kelly, l'Ecole des loisirs, 2013
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