Ce blog se propose de parler du roman pour la jeunesse, passé et actuel, qu'il soit destiné aux jeunes lecteurs ou que ces derniers l'aient plébiscité. J'y déposerai mes notes de lecture sur les romans que j'ai lus et sur les ouvrages critiques qui étudient cette partie de la production éditoriale pour la jeunesse. Je ne suis qu'un amateur, mon opinion est donc parfaitement subjective. Étant plutôt positive dans la vie, je ne parlerai que des oeuvres qui m'ont plu, beaucoup intéressée ou dont je pense qu'elles occupent une place à part dans ce vaste corpus dont je ne ferai évidemment pas le tour. Au lieu de garder mes notes sur des cahiers de papier, je les confie à ce blog pour les partager, et pourquoi pas, provoquer des échanges ou discussions sur le roman pour la jeunesse, français et étranger. Enfin, ce blog porte le prénom de trois personnages qui me semblent emblématiques : Rémi, le petit orphelin de Sans Famille d'Hector Malot, né dans les années 1870 et symbole de la quête de l'identité et des origines, mais aussi de l'enfance volontaire ; Aline (et non Alice), héroïne de Colette Vivier dans son roman La maison des petits bonheurs (1939), où le quotidien apparemment banal de la famille et de l'enfance prennent une ampleur héroïque, et que les jeunes connaissent peu aujourd'hui ; enfin, l'incontournable Harry , dont je tais ici le nom puisque ses admirateurs s'en sentent suffisamment proches pour le désigner, comme un ami, par son seul prénom, et qui, non content de s'inscrire dans une certaine tradition britannique, a donné ou redonné la joie de lire à des millions d'adolescents et à leurs parents.
Puissent mes réflexions favoriser chez les jeunes et les moins jeunes l'envie de lire le roman pour la jeunesse.

Sans famille, Hector Malot, 1878

Première de couverture Flammarion 1918 ; source Wikimédia domaine public

samedi 4 décembre 2010

"Récit d'une mort annoncée"

Dans la ligne d'un Robert Cormier et de sa "Guerre des chocolats", Anthony Mc Gowan reprend le thème de la violence scolaire dans son roman paru en 2008 chez Random House à Londres et en 2009 chez Milan, dans la collection Macadam, à Toulouse. Le titre original 'The knife that killed me" insiste plus sur le thème de la violence allant jusqu'au meurtre et sur l'arme du crime, alors que sa traduction française "Récit d'une mort annoncée" donne la forme du récit, long flashback raconté par le narrateur, Paul, lycéen dont on attend la mort violente qu'il annonce lui-même. Ce récit analeptique est entrecoupé de pauses où Paul raconte la bataille rangée entre deux bandes rivales de deux lycées voisins dont les écoliers sont adversaires depuis plusieurs décennies : le père de Paul a lui-même participé à l'une de ces rencontres féroces et exhorte son fils à ne pas l'imiter. Dans un monde scolaire où tous les coups sont permis et où les pacifistes sont méprisés, où les enseignants et les parents sont écartés par une loi du silence absolument respectée, les élèves, filles et garçons, vivent dans une tension permanente, due à la férocité de certains d'entre eux adeptes de la persécution et du sadisme. Paul décrit les actes et les sentiments des différents protagonistes, mais surtout sa lente descente aux enfers provoquée par de mauvais choix et une image de lui-même erronée.La fin du roman, à laquelle on ne s'attend pas, pointe la véritable cruauté, la férocité de la violence et joue sur les différents types de mort, réelle ou figurée. Le texte s'appuie aussi sur deux sortes de héros adolescents, ange ou démon, aux prises avec eux-mêmes et face à face. Le pessimisme est ici de mise dans la peinture d'une jeunesse désenchantée. Vision quasi manichéenne : l'ange a péri, le démon a survécu, le mal règne sans partage. 

Photographie " Ange ou démon" de Mansour de Toth, déposée sur Wikimedia commons

"La jeune fille rebelle"

C'est à Anvers et en néerlandais que paraît en 2009 le roman de Jean-Claude Van Rickeghen et Pat Van Beirs, "Jonkvrouw". Pour les éditions Mijade en Belgique, Jean-Philippe Bottin et Anne Roggle en proposent la traduction française sous le titre "La jeune fille rebelle". Ce titre français ajoute une notion supplémentaire au néerlandais qui se contente du terme "Demoiselle" (jonkvrouw) et propose au lecteur de découvrir l'histoire d'une jeune fille dont le caractère et le comportement sont d'emblée donnés et lui font attendre un certain type de récit. Ce roman historique se situe dans la Flandre du XIVe siècle, dans la région de Bruges et de Gand, pendant la Guerre de Cent ans qui oppose sporadiquement Anglais, Français et leurs alliés respectifs. Dans un premier chapitre remarquable, la narratrice raconte sa propre naissance. Le titre du chapitre est clair : le père du nouveau-né attend  un garçon, on sait donc que l'enfant sera une fille et que l'intrigue entière découle de cette malédiction pour un Comte du XIVe siècle qui attend un héritier d'autant plus que les 3 naissances suivantes donnent des garçons morts-nés et que la Comtesse en perd la tête. La "jeune fille rebelle" va donc passer les quelques années que suit le déroulement du récit à, à la fois, résister à un père qui la rejette et veut la marier à qui bon lui semble, et à le conquérir en tant que fille, que véritable et digne  héritière du Comté de Flandre. Le texte de 282 pages a toutes les qualités d'un roman d'aventures historiques : chevauchées, batailles, vie d'un château médiéval, activités des villes de Bruges et de Gand hautes en couleurs. Le récit à la première personne présente une sorte de chronique rédigée par Marguerite de Male, future Comtesse de Flandres dont le nom de famille présage de sa capacité, comme un homme, à assumer la destinée  d'un territoire. Outre la condition des filles de la Noblesse, leur éducation, leur vie affective, le roman donne un tableau précis de la vie flamande au XIVe siècle, des relations du Comte avec les deux grandes puissances en guerre et avec le pape qui surveille les alliances entre les  Grands de ce monde. Et le terme de tableau vaut aussi pour toutes les qualités de ce texte qui joue à l'envi avec les cinq sens : le lecteur profite des images visuelles, sonores, olfactives, tactiles, auditives et gustatives riches et nombreuses qui lui font goûter ce XIVe siècle comme dans un tableau flamand. Bruits et clameurs du château et des villes drapières, chants religieux et poésie profane, paysages d'hiver ou d'été, décor de château, des villes de Bruges et Gand, des forêts et des champs cultivés, des chapelles isolées, parfums du gibier cuisiné, des douceurs aux épices lointaines, du vin et du miel, lumière du nord, chatoiement et douceur du velours et des brocarts, tout enchante la lecture et redonne vie à la Flandre dont la peinture précise doit beaucoup ici aux activités de scénariste, journaliste-reporter et producteur de films des deux auteurs. Pour toutes ces raisons l'on peut engager le jeune lecteur, mais pas seulement, à découvrir ce roman historique où l'Histoire de la Flandre du XIVe siècle sert d'écrin à l'histoire de Marguerite, jeune fille rebelle, franche et conquérante, qui saura captiver aussi par son courage et son obstination à vivre la vie qu'elle souhaite quels que soient les obstacles, à commencer par l'absence de sa mère et le rejet de son père.
Source iconographique : "Portrait de jeune femme", Sandro Botticelli, 1480
http://www.grandspeintres.com

dimanche 31 octobre 2010

"Papa et Maman sont dans un bateau"

Marie-Aude Murail n'a pas son pareil pour prendre la main du lecteur et lui dire  : "Viens, regardons le monde ensemble ". C'est à cela qu'elle l'invite encore dans son roman Papa et Maman sont dans un bateau paru à L'école des loisirs en 2009 dans la collection Médium  et qui raconte la vie d'une famille ordinaire, les Doinel, aux prises avec l'existence telle qu'elle est en France en ce début de XXIe siècle. Esteban, le fils, est un enfant marginal, doué  et angoissé. Victime de maltraitance à l'école, il a cerné sans le savoir la déshumanisation des rapports entre les membres de la famille, à l'école, dans le monde du travail et sur toute la planète où il ne voit que robots humanoïdes hostiles. Charlie, collégienne, essaie de naviguer entre les amitiés changeantes et superficielles, les amours non moins relatives, la distance qui s'installe entre elle et ses parents, et un rapprochement avec un garçon hors normes. Elle vit dans l'univers de ses mangas, univers décrypté et démystifié avec bonheur et humour par Marie-Aude Murail, MAM pour les fans. Nadine Doinel, enseignante en maternelle, croit en son métier : ses compétences lui valent la grande admiration de son assistante qui comprend d'autant moins les changements soudains chez cette institutrice que gagne un découragement certain. Enfin, Marc Doinel, un modèle de réussite, est parti d'une délinquance juvénile pour devenir chef d'agence d'un transporteur routier. La "boîte" est vendue à une société plus grosse, ce qui entraîne licenciements, restructuration, souffrance et même suicide. Pris entre deux feux, Doinel fait le choix de rester humain et de refuser ce système : en provoquant physiquement le nouveau patron venu "passer le kärcher" dans l'agence, il incarne avec violence la souffrance des êtres broyés par cette non-philosophie du travail et dénonce au nom de l'auteur la déshumanisation de notre société de profit aveugle. Pour sortir ses quatre personnages du piège où ils sont englués, entre violence et pression psychologiques (Nadine Doinel rêve que son inspecteur lui demande de "licencier" un de ses élèves de quatre ans faute de résultats !), MAM recourt au rêve enfantin de la cabane-refuge, au fantasme de vie robinsonne, loin, ailleurs, au coeur de la nature. Ainsi, et sans le savoir, tous les quatre imaginent vivre dans la yourte mongole présentée dans un reportage de la revue "Psychologies" qui traîne au salon. La yourte devient le symbole du cocon familial, d'une vie à la fois aventureuse et sécurisée, humaine, sous la protection de Mère Nature. Soucieuse et curieuse de la jeunesse, MAM observe la société dans laquelle elle vit aujourd'hui. Elle dénonce la déshumanisation des sociétés occidentales actuelles, obsédées par le profit et la consommation au détriment des personnes. Elle offre aussi à la réflexion du lecteur une alternative qui repose sur le respect et l'accueil de l'autre en emmenant ses personnages dans un autre monde, la Mongolie, dont le modèle est transporté (au sens figuré et au sens propre par le biais de camions) en France car Doinel se consacre à l'importation de yourtes depuis qu'il a démissionné. Si le titre indique que les êtres sont "dans un bateau", c'est-à-dire sur un chemin tout tracé et dont on ne peut s'écarter, MAM suggère le contraire dans le texte : le bateau de la vie peut être conduit sous d'autres vents, vers d'autres rivages que ceux que l'on a toujours connus et que les circonstances ont semblé imposer. C'est pourquoi la lecture de ce roman ne s'adresse pas, selon nous, aux seuls adolescents : leurs parents ont tout intérêt à y jeter un oeil.

Source : photographie de Bouette déposée sur Wikimedia commons

vendredi 29 octobre 2010

Harry et Compagnie

Si vous avez bien suivi mes diverses réflexions sur l'orphelin dans le roman pour la jeunesse, vous avez constaté que nous n'avons jusqu'ici rencontré que des orphelines, les unes dans des textes réalistes, une autre dans un roman fantastique coloré d'enquête sur le passé et de secrets de famille, une autre encore dans un roman historique et policier à la fois situé à la Cour d'Élisabeth première pour suivre Maia finalement dans sa nouvelle vie au Brésil. Or, il est un garçon à lunettes, toujours mal coiffé, qui défraie la chronique littéraire depuis la fin des années quatre-vingt dix et pas seulement parce qu'il fait du sport sur un balai, utilise une baguette magique et partage sa vie avec une chouette blanche. Harry Potter, britannique, est sans doute l'orphelin littéraire le plus connu de la planète, rejoignant ses compatriotes David Copperfield et Olivier Twist nés eux aussi dans le pays de sa Très Gracieuse Majesté, mais plus d'un siècle et demi avant lui. Le succès est rapide pour le premier tome paru en France en 1998. Benoît Virole explique l'engouement des enfants pour le jeune sorcier dans un article paru dans la revue spécialisée Lecture jeune : « Ce succès initial est un fait d'observation. (…) Il est bien issu d'une rencontre entre une oeuvre originale, authentique dans l'impulsion de sa créativité, et un lectorat pour la plupart novice en matière de littérature ». Le roman de Joanne Kathleen Rowling semble ainsi perpétuer une tradition qui raconte la condition enfantine même si les aventures de Harry se déroulent en grande partie dans un monde merveilleux. Le premier tome de ses aventures qui en remplissent sept présente le jeune garçon et le début de son histoire : il a juste un an au moment où nous le rencontrons pour la première fois. L'incipit pourtant ne s'intéresse pas à lui de façon directe mais fait un portrait de son oncle Vernon, de sa tante Pétunia et de son cousin Dudley. Cet incipit révèle d'ailleurs toute la distance qu'il existera entre Harry et ce qu'il faudra bien appeler sa famille :
Mr et Mrs Dursley, qui habitaient au 4, Privet Drive, avaient toujours affirmé avec la plus grande fierté qu'ils étaient parfaitement normaux , merci pour eux. Jamais quiconque n'aurait imaginé qu'ils puissent se trouver impliqués dans quoi que ce soit d'étrange ou de mystérieux. Ils n'avaient pas de temps à perdre avec des sornettes.
Si ce début de récit installe à la fois une future atmosphère mystérieuse et étrange justement, celle du monde des sorciers annoncé par le titre, il évoque aussi toute la force que mettent les Dursley à se considérer comme des gens normaux. Mrs Dursley va même jusqu'à nier l'existence de sa soeur Lily Potter, la mère de Harry. C'est pourtant dans leur petite vie mesquine que le sort et surtout un terrible mage noir vont catapulter Harry à la fois pour sa sauvegarde et son malheur. Albus Dumbledore, grand magicien s'il en est et directeur de l'école de sorcellerie de Poudlard, avec l'aide du professeur Mc Gonagall et de Rubéus Hagrid, garde-chasse, recueillent Harry après le meurtre de ses parents par Lord Voldemort auquel ils ne voulaient pas se rallier. Parce qu'il est protégé par l'amour de sa mère, Harry non seulement survit à l'attaque mais semble avoir anéanti les pouvoirs du sorcier maléfique ; c'est en tous les cas ce qu'explique le professeur Mc Gonagall :
« … On dit qu'il a essayé de tuer Harry, le fils des Potter. Mais il en a été incapable. Il n'a pas réussi à à supprimer ce bambin. Personne ne sait pourquoi ni comment, mais tout le monde raconte que lorsqu'il a essayé de tuer Harry Potter sans y parvenir, le pouvoir de Lord Voldemort s'est brisé, pour ainsi dire-et c'est pour ça qu'il a ... disparu. »
Harry est donc orphelin « grâce à » ou «  à cause de » sa mère, si l'on peut dire : si l'amour maternel ne l'avait pas sauvé, Voldemort l'aurait éliminé lui aussi. Il n'aurait pas connu dix années de maltraitance dans le foyer de son oncle Vernon, ni les brimades perpétuelles de Dudley, ni le mépris de Pétunia, ce à quoi Albus Dumbledore ne s'attendait sans doute pas en le leur confiant. Orphelin parce qu'il survit à l'assassinat qui emporte ses parents, il connaît une nouvelle naissance ou une renaissance en se défendant bien malgré lui contre le mage noir. Cette deuxième naissance est un miracle pour tout le monde sorcier qui fête l'événement pendant que Rubéus Hagrid, semi-géant et première figure paternelle de substitution (dans l'ordre d'apparition) auprès de Harry, l'emmène au 4, Privet drive. Le titre de ce premier chapitre le désigne fort justement comme le « survivant » et indique aussi son caractère exceptionnel. Parce que le monde des sorciers ne peut être sûr que Voldemort a totalement été anéanti, Albus Dumbledore se doit de protéger l'enfant en le confiant à sa famille « moldue », c'est-à-dire humainement ordinaire , sans aucun pouvoir magique :
-« Je suis venu confier Harry à sa tante et à son oncle. C'est la seule famille qui lui reste désormais. » 
 Ce contre quoi Minerva Mc Gonagall s'insurge aussitôt, mettant en relief le caractère unique de l'orphelin :
« … Dumbledore, vous ne pouvez pas faire une chose pareille ! Je les ai observés toute la journée. On ne peut imaginer des gens plus différents de nous. … Harry Potter vivre ici ! »
La véritable famille de Harry, celle qui lui apportera affection, réconfort, force et courage, sera celle des sorciers qui avait déjà accueilli sa mère, fille de moldus mais excellente sorcière. Dix années auront passé, dans un simulacre de foyer où l'oncle Vernon, la tante Pétunia n'ont de cesse de nier sinon l'existence de Harry du moins sa véritable identité à la recherche de laquelle il passera sept années entières. À onze ans, Harry sera en âge d'entrer à Poudlard, la fameuse école de sorciers. C'est encore Hagrid qui le mènera à ce nouveau foyer : Vernon ayant fui par tous les moyens les lettres de Poudlard qui arrivent par centaines pour convoquer Harry à sa première rentrée à Poudlard, Hagrid est obligé de venir chercher l'enfant sur l'île où Dursley a cru pouvoir trouver un refuge définitif. À sa très grande et très courroucée stupéfaction, le bon géant découvre « l'entreprise de démolition » ou plutôt de non construction de l'identité de Harry par sa « famille » :
« Vous n'allez pas me dire, rugit Hagrid, que ce garçon- ce garçon !- ne sait rien sur RIEN ? »
 Et un peu plus loin :
« Je voulais dire que tu ne sais rien de notre monde, de ton monde. De mon monde. Du monde de tes parents. »
Véritablement révolté à l'idée que Harry ne connaisse rien de ses origines et ait vécu dix ans en croyant à un accident de voiture mortel pour James et Lily Potter, Hagrid dévoile au lecteur la véritable maltraitance subie par l'orphelin, bien plus douloureuse que le fait de dormir dans un placard sous l'escalier, de ne pas toujours manger à sa faim ou de porter les vieilles nippes de son cousin : ne pas avoir la mémoire de ses origines, de l'histoire de sa famille, donc de ne pas avoir les moyens de construire son identité.
« Tu ne sais même pas qui tu es ? » dit-il enfin.
Cette interrogation d'un Hagrid à la fois abasourdi et triste résume la situation psychologique de tous les orphelins et fait de Harry leur archétype : l'orphelin doit non seulement continuer à vivre après avoir perdu ses deux parents, commencer ou continuer à construire son identité malgré le chagrin, le manque de repères et l'absence maternelle et paternelle. Le comble est dans le cas de Harry que le monde auquel il appartient réellement connaît son nom et son histoire depuis dix ans. Dans une mise en abyme, devenue célèbre et maintes fois mentionnée , du début du roman, Minerva Mc Gonagall confirme l'aspect paradoxal de cet état de fait :
«  Il va devenir célèbre-une véritable légende vivante-, je ne serais pas étonnée que la date d'aujourd'hui devienne dans l'avenir la fête de Harry Potter. On écrira des livres sur lui. Tous les enfants de notre monde connaîtront son nom ! »
En écho, et scandalisé, Hagrid relève aussi le caractère incroyable de la situation :
« Harry Potter ne connaît même pas sa propre histoire, alors que dans notre monde, tous les enfants connaissent son nom ! »
La répétition du terme « enfants » accentue le caractère sensible de la situation de Harry, de l'enfant au sens général, de créature faible, à protéger. Harry construira donc son identité, en découvrant au fil des sept volumes que Joanne Kathleen Rowling lui a consacrés, l'histoire de ses parents mêlée à celle des sorciers qui les entourent depuis leur jeunesse passée à Poudlard. C'est dans cette école, sise dans un château au décor gothique, que Harry trouvera son véritable foyer. Grâce au Choixpeau magique qui sonde leurs désirs et voit leur destinée, chaque élève de première année entre, pour les sept années de sa scolarité, sept années d'initiation et pas seulement à l'art de la magie, dans une « maison », terme symbolique à la double acception qui confirme les paroles de bienvenue du professeur Mc Gonagall :
« Vous devez savoir, en effet, que tout au long de votre séjour à l'école, votre maison sera pour vous comme une seconde famille. »
La salle commune où les étudiants sorciers de chaque « maison » peuvent se retrouver symbolise ce foyer retrouvé, d'autant plus qu'un feu est souvent allumé dans l'âtre de la cheminée, rappelant métaphoriquement aux enfants la chaleur affective de la maison familiale ou leur permettant, comme à Harry, d'en trouver l'équivalent. À l'encontre de ses deux meilleurs amis, qui ne sont pas orphelins, Harry n'a pour seul véritable foyer que le château de Poudlard. Hermione Granger, jeune sorcière brillante, est fille de moldus dentistes et bienveillants envers le monde des sorciers : ils tirent une réelle fierté d'avoir une fille sorcière, ce en quoi ils s'opposent aux Dursley qui nient la véritable nature de Harry, en ont honte comme ils avaient honte, et sans doute peur, de James et Lily Potter. Ron Weasley, de son côté, est issu d'une famille nombreuse de sorciers, simples, généreux malgré leur situation économique faible et qui ne tarderont pas à considérer Harry comme leur fils. Ron et Hermione, même s'ils sont heureux à Poudlard, ont un véritable foyer avec leurs parents, leurs frères et soeurs. Lorsqu'arrive Noël dans ce premier récit, Harry et Ron restent à Poudlard, l'un parce qu'il a enfin l'occasion d'éviter un moment pénible chez les Dursley, l'autre parce que ses parents vont en Roumanie rendre visite à leur fils aîné. Cette fête par essence familiale sera cette année-là un moment de pur bonheur pour Harry : il reçoit des cadeaux sans doute pour la première fois de sa vie, un pull de laine tricoté très « maternellement » par madame Weasley, des friandises offertes par Hermione, un présent de Hagrid. Mais le cadeau le plus symbolique, une cape d'invisibilité, lui est transmis de manière anonyme au nom de son père. Noël revêt donc quand même pour Harry un caractère familial lié à l'héritage paternel, à la famille, aux liens qui commencent à se tisser malgré la mort et l'absence. Grâce à cette cape qui le rend invisible et lui permettra de résoudre l'énigme de la pierre philosophale, noeud de ce premier tome, Harry devient paradoxalement « visible », c'est-à-dire doté d'une identité, d'un passé qu'il commence à connaître et à « apprivoiser », d'une mémoire familiale qui se construit peu à peu. Il se dévoile doté également d'un statut de sorcier en apprentissage, apprentissage qui ira de pair avec son évolution psychologique d'adolescent et de jeune adulte auquel le sort a confié la mission de détruire à jamais les forces du mal incarnées par Lord Voldemort. À la fin du cycle de ses aventures, Harry aura découvert qui il est et assumera son identité, à l'instar de tous les orphelins littéraires, alors que dans ce premier tome, il hésite encore à l'endosser lorsque les jumeaux Fred et Georges Weasley l'interrogent dans le train qui les emmènent à Poudlard :
« Si, c'est sûrement lui, dit le premier jumeau. C'est bien çà ? ajouta-t-il à l'adresse de Harry. 
Quoi ? demanda celui-ci.
 Harry Potter, dirent en choeur les deux frères.
Oui, oui, c'est lui, répondit Harry. Enfin, je veux dire … c'est moi. »
Harry, à l'instar de tous les orphelins privés de leur parents par décès, démontre la difficulté à se construire tout autant qu'à se connaître et à s'accepter. Comme pour les orphelines entrevues jusqu'ici dans ce blog, la quête du foyer reste la quête essentielle aussi pour le jeune sorcier et il semble l'avoir trouvé :
Il se sentait beaucoup mieux au château qu'à Privet drive, c'était là désormais que se trouvait son vrai foyer.
Ce foyer sera un foyer de transition pour le futur jeune homme qui en fondera un autre avec Ginny Weasley : il lui faudra d'abord aller au bout de sa mission, défaire définitivement Lord Voldemort dans un combat qui le libérera de la douleur d'être orphelin et favorisera la résilience du traumatisme initial, réhabilitera la mémoire familiale et vengera l'injustice faite à James et Lily Potter, c'est-à-dire au monde sorcier dans son entier. Dans son mémoire de Malije consacré à Harry Potter en 2003, Marie-Hélène Trobas témoigne des propos d'un groupe de psychiatres américains qui, dès 2001 et selon le journaliste Michel Moutot qui les rapporte, estiment que « l'oeuvre de J.K Rowling permet aux jeunes lecteurs de s'identifier à un personnage positif, qui prend le contrôle de sa vie par ses propres moyens ». C'est aussi le cas des orphelines que nous avons rencontrées avant lui dans ces pages : les unes et les autres, seules ou au coeur d'une fratrie, accompagnées d'un substitut parental ou non, prennent leur sort en main, opposent à la solitude et à l'absence résolution, volonté, esprit d'initiative, force de caractère pour construire leur identité, retrouver un foyer ou en créer un, telles Clara-Camille ou Maïa qui retrouvent un foyer à l'autre bout du monde, les quatre soeurs Verdelaine qui remplissent leur maison d'amitiés et d'amours pour combler le vide laissé par leurs parents décédés.
Après avoir lu et analysé ces quelques romans parus en France pour les adolescents, force est de constater que les auteurs présentent une image particulière de l'orphelin. La souffrance du deuil des deux parents disparus est ouvertement exprimée dans les textes, parfois de façon indirecte par un personnage tiers mais en des termes clairs. Le caractère absurde du décès prématuré des parents et son aspect violent dû à la technologie, dans tous les cas, hormis dans celui de Lady Grace Cavendish et de Harry Potter (quoique le mensonge servi par ses oncle et tante soit aussi d'une mort par banal accident mécanique) donne une forte ampleur à la souffrance de l'orphelin et à l'impuissance de son entourage à l'adoucir. La blessure et la douleur engendrée sont similaires pour chaque personnage orphelin rencontré jusqu'ici, quelle que soit sa situation financière et matérielle. Malgré les biens à elle légués, Clara-Camille, dans son pensionnat de luxe, souffre autant que Harry dans son placard, ou que chacune des soeurs Verdelaine, rapidement sans le sou ; si Malika Ferdjoukh consacre un tome à chacune, c'est sans doute aussi pour mettre en relief sa solitude et son chagrin bien réels malgré la présence et la chaleur affective de la fratrie. L'âge ne fait rien non plus à une quelconque gradation de la souffrance : Mado et Patty respectivement âgées de quinze et vingt ans se retrouvent aussi désemparées que Mélaine qui n'avait qu'un an lors de la disparition de ses parents ou que les soeurs Verdelaine âgées de huit à vingt ans lors du décès des leurs. L'obsession du foyer pour chacun d'entre eux n'a d'égal que l'importance de la maison, du foyer : Harry élira Poudlard comme nouveau foyer, Clara-Camille choisit la Californie et ira même jusqu'à symboliquement participer à la construction de maisons en bois sous la houlette de son hôte Jérémiah, architecte au sens propre et au sens figuré puisqu'il « rebâtit » une famille pour la petite-fille de la française qu'il a aimée jadis en la personne de la grand-mère de Clara-Camille. La Vill'hervé est la maison de toutes les joies et de tous les chagrins, importante au point que Charlie ne la quitte pas pour fonder un nouveau foyer avec Basile et que les cinq filles Verdelaine, au lieu de s'en éloigner, attirent au contraire leurs amis et leurs amours dans la maison familiale, y recréent la famille de leur coeur sans se séparer. Mélaine sauve son héritage des mains de parents indélicats et conserve ainsi le manoir familial. La quête de la maison, du foyer lutte avec le sentiment d'abandon et de solitude inhérents à la situation d' « orphelinage », pour reprendre l'expression d'Ole Wehner Rasmussen. Elle induit aussi le besoin de connaître ses racines et de conserver ou de retrouver la mémoire des siens, de sa famille, mémoire qui aidera à construire son identité comme le prouve l'histoire de Harry Potter qui se construit au fur et à mesure qu'il apprend l'histoire de ses parents. L'absence d'affection parentale, affection qui se communique aussi et paradoxalement dans l'opposition aux parents au moment de l'adolescence en particulier, la rivalité avec les frères ou soeurs qui perd de sa force par manque d'arbitrage des parents créent un manque psychologique important et rendent l'orphelin invisible à lui-même comme Mélaine qui dit n'exister pour personne ou comme Harry qui se nourrit du regard de ses parents lorsqu'il découvre le miroir du Riséd dans le deuxième tome de ses aventures. Le thème du regard porté sur soi est vital pour l'orphelin et rappelle l'importance du regard de la mère sur le nouveau-né et son développement affectif. Mélaine revit grâce à ses deux tantes photographes qui la regardent vraiment, Harry voit et surtout est vu par ses parents grâce à la magie du miroir, Mado a besoin du regard de Patty et réciproquement, Malika Ferdjoukh nous donne à « voir » les soeurs Verdelaine par le regard de l'une d'entre elles dans chaque tome de sa quadrilogie, c'est lors de sa première représentation théâtrale d'ailleurs que Bettina « regarde » vraiment sa soeur Hortense, enfin c'est sous le regard bienveillant de mademoiselle Minton que Maia choisira le Brésil pour nouvelle patrie, pour nouveau foyer. Invisible à ses parents, l'orphelin devient visible par la narration et par le double regard du narrateur et du lecteur. Les différents textes que nous avons pu lire ici dressent cependant le portrait d'orphelins révélant tous une force de caractère particulière : doué d'un élan vital proportionnel au manque affectif et au vide laissé par les parents, l'orphelin ne se laisse pas abattre et aborde l'existence avec pugnacité et optimisme, que ce soit dans le quotidien de la vie bretonne des soeurs Verdelaine ou le destin brésilien et exotique de Maia, quoique l'état d'orphelin apporte forcément un côté extraordinaire aussi aux soeurs Verdelaine, comme à tous leurs compagnons littéraires. La force de l'orphelin qui a perdu père et mère dans notre corpus réside dans l'espoir qui le dispute toujours au chagrin : même l'apparente résignation de Mélaine qui admet être laissée pour compte depuis des années par sa grand-mère n'arrive pas à cacher sa capacité à espérer une vie meilleure. Preuve en est la rapidité avec laquelle elle s'adapte au nouveau style de vie, gai et coloré, que lui proposent ses tantes photographes et la pugnacité qu'elle révèle dans la reconquête de la maison et du passé familiaux.
Pour la reprise en main de leur destinée d'enfant seuls, les orphelins bénéficient d'armes spécifiques. La première est la liberté, aspect positif de la solitude et de l'absence des parents. Liberté de mouvement, de pensée, d'émotions non contenues, et liberté d'agir que les enfants et adolescents dotés de parents bien présents ne peuvent goûter. Les parents de Clara-Camille l'auraient-ils laissé partir pour la Californie, seule chez un monsieur d'un âge certain et entouré de jeunes gens en rupture avec la société que Jérémiah essaie de remettre sur de bons rails ? Maia aurait-elle eu tout loisir d'aider Finn à fuir son terrible grand-père et de se cacher avec lui dans la jungle brésilienne ? Mélaine aurait-elle pu se battre quasiment au sens physique du terme contre la partie la moins recommandable de sa famille qui n'hésite pas à tuer quiconque la gène ou à persécuter la grand-tante Mélanie devenue folle de chagrin ? James et Lily Potter auraient-ils laissé leur petit garçon Harry affronter dès l'âge de onze ans le terrible Voldemort ? On peut en douter fortement et c'est parce que les différents substituts parentaux qui entourent les orphelins ont plus de distance avec eux que les parents réels, et ce malgré leur sincère affection, que les orphelins peuvent faire montre de leurs qualités quasi adultes de courage, de sens des responsabilités et d'opiniâtreté en toute liberté. Nous en trouvons un exemple frappant dans le premier tome des aventures de Harry Potter : la figure substitutive du père la plus importante est celle qu' « incarne » le professeur Albus Dumbledore, grand magicien s'il en est et directeur de l'école de Poudlard. Malgré le haut degré de protection dont il entoure Harry dès le décès de ses parents, il lui met la bride sur le coup et le laisse affronter diverses épreuves seul ou quasiment, lui permettant d'acquérir l'autonomie dont il aura besoin pour résoudre le traumatisme initial en luttant contre Voldemort puis en l'anéantissant. Isabelle Smadja exprime clairement les relations qui unissent Harry et Dumbledore dans son ouvrage Harry Potter, les raisons d'un succès. Du grand sorcier à la barbe blanche « tout à la fois complice, ami, confident et protecteur » de Harry sur lequel il veille personnellement au point qu'il ne risque rien de Voldemort s'ils restent à proximité l'un de l'autre, Isabelle Smadja dit « qu'on ne sent pas en lui la résistance d'un père lorsqu'il s'agit de laisser l'enfant devenir grand et acquérir son autonomie ». Il en va de même pour la Reine Élisabeth première qui se comporte comme une deuxième mère pour Lady Grace Cavendish mais la laisse affronter un meurtrier au coeur même de la Cour et lui confie des charges de « détective » royal à la fin du premier volume de ses aventures. Charlie Verdelaine, tout à la fois père et mère substitutifs pour ses quatre soeurs, et malgré un solide sens de la responsabilité qui pèse sur ses épaules, permet à Geneviève, Bettina, Hortense et Énid de vivre à leur guise et d'affronter leur chagrin mais aussi les nouvelles expériences inhérentes à leur âge. Mademoiselle Minton permet à Maia de vivre quelques mois auprès de son ami Finn dans la jungle brésilienne et pas seulement parce qu'il est le fils d'un homme qu'elle a sans doute profondément aimé. La distance qu'instaure son statut de gouvernante, donc de mère secondaire, l'autorise à laisser sa protégée décider de la voie qu'elle doit suivre pour achever son deuil et commencer une nouvelle vie, persuadée que Maia est une enfant exceptionnelle, destinée à une existence exceptionnelle, exprimant ainsi l'aspect universel du personnage orphelin.

Charles Dickens publie Les aventures d'Olivier Twist en 1838, en 3 volumes, et commence la publication mensuelle de L'histoire, les Aventures et l'expérience personnelles de David Copperfield le jeune en 1849.

Virole, Benoît, , La leçon d'Harry Potter, Lecture jeune, décembre 2005, p. 26-30.

Rowling, J.K., Harry Potter à l'école des sorciers [Harry Potter and the philosopher's stone, 1997], traduit de l'anglais par Jean-François Ménard, Paris, Éditions Gallimard, « Folio junior », 1998.

Trobas, Marie-Hélène, Harry Potter mérite-t-il son succès ? Analyse d'une oeuvre qui pourrait transformer la perception de la littérature de jeunesse, rédigé sous la direction de madame Laïli Dor, Université du Maine, 2003, non paginé.

Wehner Rasmussen Ole, Enquête sur les origines et la spécificité de la littérature pour enfants, in Revue romane, 1983, p. 18,

Rowling, J.K, Harry Potter et la chambre des secrets, [Harry Potter and the chamber of secrets, 1998], traduit de l'anglais par Jean-François Ménard, Paris, Éditions Gallimard, « Folio junior », 1999.

Smadja, Isabelle, Harry Potter, les raisons d'un succès, Paris, Presses universitaires de France, 2001, p. 89.


Source photographique : Léa sur myspace.com

samedi 25 septembre 2010

"Le mur"

En 2010, Pocket Junior édite en grand format le premier roman d'Emma Clayton, en science-fiction, paru aux USA en 2008. Ce premier volume, qui est aussi le tome un intitulé "La peste animale" attend la parution d'une suite à venir en 2011. Ce roman propose aux lecteurs adolescents une lecture captivante dans laquelle ils retrouvent certains des thèmes qui leur plaisent. Celui de l'orphelin (quelle surprise !), avéré ou qui se croit tel, en l'occurrence Ellie, brutalement séparée de sa famille par  l'homme qui incarne le Mal (et d'ailleurs il se prénomme Mal, n'y allons pas par quatre chemins). Ellie est orpheline de fait puisque ses parents la croient morte : enfant-mutant, elle a été enlevée par Mal Gorman pour être étudiée, sorte de prototype d'une future armée d'enfants. C'était compter sans le lien puissant qui unit la jeune fille à son frère jumeau Mika qui n'a de cesse de la retrouver envers et contre tous. Par le biais d'un pseudo concours de jeu vidéo où les adolescents s'entraînent à piloter des engins de guerre, Mika et cinq autres enfants-mutants sont formés pour être de super soldats dans un monde où un mur a été érigé des décennies plus tôt afin de  protéger l'humanité de la peste animale qui a ravagé l'hémisphère sud, devenu inhabitable. Protection de la nature et de l'enfance, liens particuliers des jumeaux, réchauffement du climat et gaspillage des ressources, destruction de l'environnement nourrissent un roman de SF haletant où l'amitié tient sa place, voire les premiers émois amoureux, ainsi que l'importance des liens familiaux. Ces thèmes, qui deviennent récurrents dans le roman pour adolescents, entérinent le rôle de passeur de message de l'auteur et se mêlent ici au questionnement politique, à l'observation critique des dirigeants, au thème de la pureté de l'enfance  non encore corrompue, à celui de la pureté d'un monde naturel rappelant le Paradis originel. Ce texte souhaite visiblement répondre aux besoins  du jeune lectorat  d'optimisme et de lecture positive. L'auteur joue son rôle de messager qui alerte et incite à réfléchir  : quel est le rôle de la jeunesse dans la construction de l'avenir ? Le roman s'arme, à propos des grands problèmes contemporains, d'un miroir à usage collectif, celui des membres de la jeune génération. Par le biais de l'anticipation, l'auteur établit un constat, celui des erreurs des générations passées, alerte et encourage la jeunesse à réagir. Les souffrances de l'enfance dues à l'absence de famille, le comportement irresponsable des adultes, la mission  de réparation  dévolue à un(e) orphelin(e) lucide qui rétablit un équilibre rangent Emma Clayton aux côtés d'une Loïs Lowry ("L'élue") ou d'une Anne-Laure Bondoux ("Le destin de Linus Hoppe") entre de multiples autres. Comme le souligne Eoin Colfer (papa d'Artémis Fowl) sur la quatrième de couverture, le deuxième tome sera sans doute attendu avec impatience par les lecteurs du premier, ne serait-ce que pour accompagner Ellie et Mika dans leur rôle d'enfants sauveurs du futur de la planète.
Photographie de Justin McIntosch : Barrière de sécurité en Cisjordanie, Wikimedia commons

jeudi 23 septembre 2010

"De l'autre côté de l'île"

Les Éditions Thierry Magnier ont publié en 2009 ce long roman de l'Américaine Allegra Goodman dont le titre original est "The other side of the island". Les romans d'anticipation destinés aux adolescents soumettent à leur sagacité des histoires où les préoccupations de nos sociétés actuelles occupent le devant de la scène. Dans un monde d'îles et d'eau où la Mère Nourricière, rappel féminin d'un Big Brother, contrôle la nature, le climat et les gens parmi lesquels les récalcitrants ont vu leur mémoire annihilée et leur identité remplacée par un matricule, Honor devient provisoirement orpheline car ses parents, "Partisans" c'est-à-dire résistants à ce monde artificiel et prévisible créé par une matriarche omnipotente, ont "disparu " subitement de la Communauté et sont devenus des agents, êtres déshumanisés par une nourriture et une eau empoisonnées. Cette fausse déesse nourricière maintient les êtres humains dans une dépendance complète.  L'embrigadement des enfants à l'école sur la protection totale qu'elle dispense généreusement, son amour matriarcal absolu, sur l'obsession de la sécurité et de la lutte permanente  contre l'Imprévisible fait écho aux préoccupations de nos sociétés développées, à leur crainte des changements climatiques et au fantasme humain du contrôle de la Nature. Honor, qui porte bien un prénom rare dans cette société et la désigne au lecteur comme un être unique, se libérera de la propagande de la Mère Nourricière pour sauver sa mère transformée en agent, retrouver son père dans la résistance des Partisans et découvrir, dans un rebondissement final, que le Partisan en chef, nommé ironiquement le Météorologue face au pseudo contrôle du temps qu'il fait par la "Big Mother" du récit, travaille au sein de la Communauté, incarné, est-ce un symbole, par la bibliothécaire de l'école. Monde féminin de la connaissance et de la transmission face à une fausse bienveillance maternelle. Le discours officiel  sur la volonté de la Mère Nourricière de contrôler le climat  et toute la nature pour protéger les humains survivants d'une catastrophe planétaire incite à se questionner sur notre attitude  vis-à-vis de la nature. Écologie, environnement, protection des milieux naturels mais aussi acceptation de la nature telle qu'elle est  avec ses dangers reste le message premier de ce roman qui table aussi sur la question de la sécurité (à tout prix ?), la facilité à contrôler l' humain par la peur, à disposer de lui contre sa volonté.  Un brin d'intertextualité (Le secret de Térabithia, par ex.) convainc le jeune lecteur que l'auteur lui parle du monde dans lequel il vit aujourd'hui en évoquant un texte connu de lui. Ce roman de Katherine Paterson permet, parce que la Mère Nourricière  du récit d'Allegra Goodman a ordonné que la tristesse soit abolie et que les êtres  soient maintenus dans une sorte d'enfance éternellement bienheureuse et naïve, de nourrir l'idée qu'il faut affronter la vie telle qu'elle est. À la fin du roman, Térabithia meurt noyée. Honor découvre une fin qu'elle ignorait parce que tronquée et changée par un être omnipotent aux pouvoirs dictatoriaux. Le chagrin, le deuil, la mort existent, il faut les accepter. Il n'est nul besoin d'une Mère Nourricière pour affronter l'existence, il faut se libérer de la fausse protection qui entraîne une vie illusoire. Cette société lénifiante qui édulcore la vie même dans les livres (la bibliothécaire coupe au sens propre du terme les passages tristes des ouvrages dont elle a la charge) infantilise les êtres et leur fait croire que "tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes". Parce que séparés brusquement  de parents réfractaires, les orphelins deviennent lucides et cessent de croire à ce monde parfait. L'innocence meurt avec la certitude qu'on est seul au monde. Si Honor seule ne sauve pas les autres, elle participe activement à la révolte préparée par des adultes résistants dont son père. Son lien particulier avec Octavio, le poulpe de l'école auquel elle permet de s'évader et qui la sauve à son tour, symbolise le lien privilégié du personnage orphelin avec la nature, le lien originel et  primordial de l'être humain avec son environnement naturel. Les difficultés de la jeune fille à se libérer de l'embrigadement sécuritaire  de la Mère Nourricière symbolisent la peur ( et le désir à la fois) de l'adolescence à évoluer tout en gardant ses parents,  à devenir autonome tout en restant leur enfant. Le roman d'Allegra Goodman conclut sur la peur humaine du monde tel qu'il est : imprévisible, donc ennemi par essence de toutes les dictatures. Entre outre, deux mythes fondateurs, celui du déluge et celui du jardin édénique, aident l'auteur dans la transmission au jeune lecteur d'un message lucide et positif dans un texte long mais captivant.

Source photographique : Wikimedia commons

vendredi 9 juillet 2010

"Reine du fleuve"

Plus libre de ses faits et gestes qu'un enfant ou un adolescent qui grandit sous la protection de ses parents, l'orphelin romanesque peut vivre de véritables aventures, sans souffrir de culpabilité vis-à-vis d'eux. Le terme "aventures" désigne à la fois ce qui doit advenir, mais aussi un ensemble d'activités, d'expériences qui comportent du risque, de la nouveauté et auxquelles on accorde une valeur humaine, comme le précise le dictionnaire. Eva Ibbotson, britannique, publie en 2004, dans une traduction de Élie-Robert-Nicoud, un roman d'aventures destiné au lectorat adolescent. Son titre, Reine du fleuve, a reçu en 2001 le prestigieux prix Smarties décerné par plus de mille écoles anglaises. Dans l'Angleterre du tout début du XIXe siècle, Maia Fielding est pensionnaire d'une école pour jeunes filles à Londres. Orpheline depuis deux ans, elle pleure des parents aventuriers et archéologues décédés dans un accident de chemin de  fer en Égypte. Par son tuteur chargé de gérer sa fortune, elle apprend que des parents éloignés veulent bien l'adopter et la recevoir chez eux au Brésil où ils sont partis faire fortune dans le commerce du caoutchouc. Même si son existence à l'école est agréable, car entourée de directrices, professeurs et camarades bienveillantes, Maia n'hésite pas longtemps à mettre de côté son don pour la musique et une éventuelle carrière dans le chant en traversant l'Atlantique :
    "Mais que valait ce talent en comparaison d'un foyer aimant ?"
L'espoir d'un nouveau foyer lui donne le courage de partir loin de son école qui en tenait lieu jusque-là. Si le texte fait allusion assez rapidement à la douleur qu'elle a dû surmonter seule après le drame de la disparition de parents aimants, ce n'est qu'à la page 52 de ce texte qui en comprend 380 que les sentiments de Maia sont directement exprimés. Elle vient d'arriver dans ce qu'elle croit être son nouveau foyer, accompagnée par la nouvelle gouvernante que les Carter, sa famille éloignée et adoptive, ont engagée et qui a fait la traversée de l'Atlantique avec elle. À sa grande surprise, la gouvernante n'est pas autorisée à prendre ses repas du soir avec la famille  et Maia ne peut s'empêcher de se souvenir de la grande place qu'occupait celle qui vivait avec elle et ses parents :
    "Elle avait eu une gouvernante avant d'entrer à l'école et celle-ci avait fait partie de la famille. Elle prenait tous ses repas à la table familiale, sauf quand les parents de Maia recevaient.  Et à sa grande stupéfaction, Maia sentit sa gorge se serrer en se rappelant la chaleur et les rires de son ancien foyer."
L'expression "avait fait partie de la famille" n'est pas anodine : la gouvernante Mademoiselle Minton, malgré son air dur et son comportement parfois revêche, devient la seule famille de Maia qui va vite souffrir de l'attitude des Carter qui n'en veulent qu'à sa fortune et comptent dessus pour renflouer leur situation financière catastrophique. Seule la gouvernante connaît les intentions réelles de ces pseudo-parents adoptifs, intentions  qu'elle décide de cacher à la jeune fille :
   " Cette pauvre enfant avait assez souffert de la mort de ses parents."
Et bien qu'elle se sente dans cette nouvelle maison comme dans une prison, bien que les jumelles Gwendoline et Béatrice, que Maia se faisait une joie de rencontrer, soient les pires pestes, c'est tout de même dans ce nouveau pays que l'enfant reconstruira sa vie, ne serait-ce que parce que ses parents, comme ceux de Clara-Camille (cf article "L'orpheline dans un arbre"), ont transmis à leur fille suffisamment d'amour pour qu'elle le transforme en force intérieure. Ainsi, le moindre souvenir lié aux parents perd sa capacité à réveiller la douleur et s'avère au contraire un moteur pour avancer. Lors d'une de ses premières soirées au bord du fleuve Amazone, près de Manaus où les Carter se sont installés, Maia ne peut s'empêcher d'observer les indiens qui vivent dans des cabanes près de la maison et servent les Carter. Elle entend une mélodie sifflée par quelqu'un qu'elle ne peut distinguer dans l'obscurité :
    "Mais juste avant de quitter la fenêtre, elle entendit quelqu'un qui sifflait.(...) Le plus étrange, c'est qu'elle connaissait cette mélodie. C'était une chanson du nord de l'Angleterre- Blow the wind southerly- que sa mère  lui avait souvent chantée (...) Comme il avait été réconfortant d'entendre cet air familier, si loin de chez  elle."
L'orphelin, à l'instar de Maia , est porté par un élan vital qui pousse la jeune fille à connaître le Brésil, à aller de l'avant au contraire des jumelles engoncées dans le passé parce qu'elles  vivent avec leurs parents et parce que leur mère refuse le mode de vie brésilien, s'entête à vivre comme en Angleterre. Pour Maia, très vite, nouveau pays rimera avec nouveau foyer :
    "Je ne veux plus rentrer, car j'ai vu ce que je cherchais, ce que j'espérais trouver ici."
Aidée par Mademoiselle Minton qui a à coeur de lui enseigner le courage, Maia se détache peu à peu du souvenir maternel et devient affectivement plus autonome. Au professeur de musique qui lui enseigne le piano et veut l'encourager à développer son talent pour le chant, Maia répond résolument :
   "Ma mère était chanteuse, elle était merveilleuse, et je ne veux pas essayer de l'imiter".
La distance avec le passé, sans signifier l'oubli,  doit peu à peu aider à faire le deuil des parents et donner la force de se construire une nouvelle existence : pour Maia, la distance géographique et l'exotisme brésilien sont deux moteurs essentiels. Malgré un rappel bref en Angleterre par son tuteur Monsieur Murray, qui reproche à la gouvernante une escapade trop longue à son goût de la jeune héritière dans la jungle et parmi une tribu d'indiens, celui-ci, figure paternelle bienveillante, comprend vite  où se trouve réellement le bonheur de l'enfant. Il autorise mademoiselle Minton à devenir sa co-tutrice et à l'élever dans sa patrie d'adoption  et de coeur, le terme patrie prenant ici le sens non pas de pays du père mais de pays protecteur et accueillant, père et patrie se confondant. Libérée de la douleur provoquée par la mort de ses parents, émancipée de sa vie de pensionnaire, même heureuse, en Angleterre, Maia qui "a goûté à la liberté ª, trouve une nouvelle famille au Brésil, famille dans laquelle Mademoiselle Minton, elle aussi attachée à ce pays pour des raisons personnelles qui rejoignent celles de Maia, trouve l'occasion d'exercer ses talents maternels. Et ce nouveau foyer en annonce un autre, celui qu'elle fondera vraisemblablement avec le jeune Finn Taverner. Maia est l'emblème de l'orphelin apte au bonheur  : sa devise héritée de son père reste envers et contre tout "Carpe diem"et elle tente avec succès de lui être fidèle tout au long du récit d' Éva Ibbotson. Fine pédagogue, Mademoiselle Minton, à la fin de l'histoire de sa protégée, résume parfaitement l'état d'esprit de l'enfant :
    "Je crois que quelque chose s'est brisé en Maia à la mort de ses parents, et là-bas, elle a trouvé le remède.(...) je crois que les enfants  doivent vivre des vies exceptionnelles s'ils sont faits pour ça. Et Maia est faite pour ça."
Mademoiselle Minton nous livre ici une subtile mise en abyme de la place littéraire qu'occupe le  personnage orphelin : exceptionnel, il est digne de porter le récit romanesque depuis le XIXe  siècle.
Éva Ibbotson, Reine du fleuve, Éditions Albin Michel, 2004

Source photographie : http://zarkanzar.blogspot.com/2010_03_29_archive.html