Ce blog se propose de parler du roman pour la jeunesse, passé et actuel, qu'il soit destiné aux jeunes lecteurs ou que ces derniers l'aient plébiscité. J'y déposerai mes notes de lecture sur les romans que j'ai lus et sur les ouvrages critiques qui étudient cette partie de la production éditoriale pour la jeunesse. Je ne suis qu'un amateur, mon opinion est donc parfaitement subjective. Étant plutôt positive dans la vie, je ne parlerai que des oeuvres qui m'ont plu, beaucoup intéressée ou dont je pense qu'elles occupent une place à part dans ce vaste corpus dont je ne ferai évidemment pas le tour. Au lieu de garder mes notes sur des cahiers de papier, je les confie à ce blog pour les partager, et pourquoi pas, provoquer des échanges ou discussions sur le roman pour la jeunesse, français et étranger. Enfin, ce blog porte le prénom de trois personnages qui me semblent emblématiques : Rémi, le petit orphelin de Sans Famille d'Hector Malot, né dans les années 1870 et symbole de la quête de l'identité et des origines, mais aussi de l'enfance volontaire ; Aline (et non Alice), héroïne de Colette Vivier dans son roman La maison des petits bonheurs (1939), où le quotidien apparemment banal de la famille et de l'enfance prennent une ampleur héroïque, et que les jeunes connaissent peu aujourd'hui ; enfin, l'incontournable Harry , dont je tais ici le nom puisque ses admirateurs s'en sentent suffisamment proches pour le désigner, comme un ami, par son seul prénom, et qui, non content de s'inscrire dans une certaine tradition britannique, a donné ou redonné la joie de lire à des millions d'adolescents et à leurs parents.
Puissent mes réflexions favoriser chez les jeunes et les moins jeunes l'envie de lire le roman pour la jeunesse.

Sans famille, Hector Malot, 1878

Première de couverture Flammarion 1918 ; source Wikimédia domaine public

vendredi 9 juillet 2010

"Reine du fleuve"

Plus libre de ses faits et gestes qu'un enfant ou un adolescent qui grandit sous la protection de ses parents, l'orphelin romanesque peut vivre de véritables aventures, sans souffrir de culpabilité vis-à-vis d'eux. Le terme "aventures" désigne à la fois ce qui doit advenir, mais aussi un ensemble d'activités, d'expériences qui comportent du risque, de la nouveauté et auxquelles on accorde une valeur humaine, comme le précise le dictionnaire. Eva Ibbotson, britannique, publie en 2004, dans une traduction de Élie-Robert-Nicoud, un roman d'aventures destiné au lectorat adolescent. Son titre, Reine du fleuve, a reçu en 2001 le prestigieux prix Smarties décerné par plus de mille écoles anglaises. Dans l'Angleterre du tout début du XIXe siècle, Maia Fielding est pensionnaire d'une école pour jeunes filles à Londres. Orpheline depuis deux ans, elle pleure des parents aventuriers et archéologues décédés dans un accident de chemin de  fer en Égypte. Par son tuteur chargé de gérer sa fortune, elle apprend que des parents éloignés veulent bien l'adopter et la recevoir chez eux au Brésil où ils sont partis faire fortune dans le commerce du caoutchouc. Même si son existence à l'école est agréable, car entourée de directrices, professeurs et camarades bienveillantes, Maia n'hésite pas longtemps à mettre de côté son don pour la musique et une éventuelle carrière dans le chant en traversant l'Atlantique :
    "Mais que valait ce talent en comparaison d'un foyer aimant ?"
L'espoir d'un nouveau foyer lui donne le courage de partir loin de son école qui en tenait lieu jusque-là. Si le texte fait allusion assez rapidement à la douleur qu'elle a dû surmonter seule après le drame de la disparition de parents aimants, ce n'est qu'à la page 52 de ce texte qui en comprend 380 que les sentiments de Maia sont directement exprimés. Elle vient d'arriver dans ce qu'elle croit être son nouveau foyer, accompagnée par la nouvelle gouvernante que les Carter, sa famille éloignée et adoptive, ont engagée et qui a fait la traversée de l'Atlantique avec elle. À sa grande surprise, la gouvernante n'est pas autorisée à prendre ses repas du soir avec la famille  et Maia ne peut s'empêcher de se souvenir de la grande place qu'occupait celle qui vivait avec elle et ses parents :
    "Elle avait eu une gouvernante avant d'entrer à l'école et celle-ci avait fait partie de la famille. Elle prenait tous ses repas à la table familiale, sauf quand les parents de Maia recevaient.  Et à sa grande stupéfaction, Maia sentit sa gorge se serrer en se rappelant la chaleur et les rires de son ancien foyer."
L'expression "avait fait partie de la famille" n'est pas anodine : la gouvernante Mademoiselle Minton, malgré son air dur et son comportement parfois revêche, devient la seule famille de Maia qui va vite souffrir de l'attitude des Carter qui n'en veulent qu'à sa fortune et comptent dessus pour renflouer leur situation financière catastrophique. Seule la gouvernante connaît les intentions réelles de ces pseudo-parents adoptifs, intentions  qu'elle décide de cacher à la jeune fille :
   " Cette pauvre enfant avait assez souffert de la mort de ses parents."
Et bien qu'elle se sente dans cette nouvelle maison comme dans une prison, bien que les jumelles Gwendoline et Béatrice, que Maia se faisait une joie de rencontrer, soient les pires pestes, c'est tout de même dans ce nouveau pays que l'enfant reconstruira sa vie, ne serait-ce que parce que ses parents, comme ceux de Clara-Camille (cf article "L'orpheline dans un arbre"), ont transmis à leur fille suffisamment d'amour pour qu'elle le transforme en force intérieure. Ainsi, le moindre souvenir lié aux parents perd sa capacité à réveiller la douleur et s'avère au contraire un moteur pour avancer. Lors d'une de ses premières soirées au bord du fleuve Amazone, près de Manaus où les Carter se sont installés, Maia ne peut s'empêcher d'observer les indiens qui vivent dans des cabanes près de la maison et servent les Carter. Elle entend une mélodie sifflée par quelqu'un qu'elle ne peut distinguer dans l'obscurité :
    "Mais juste avant de quitter la fenêtre, elle entendit quelqu'un qui sifflait.(...) Le plus étrange, c'est qu'elle connaissait cette mélodie. C'était une chanson du nord de l'Angleterre- Blow the wind southerly- que sa mère  lui avait souvent chantée (...) Comme il avait été réconfortant d'entendre cet air familier, si loin de chez  elle."
L'orphelin, à l'instar de Maia , est porté par un élan vital qui pousse la jeune fille à connaître le Brésil, à aller de l'avant au contraire des jumelles engoncées dans le passé parce qu'elles  vivent avec leurs parents et parce que leur mère refuse le mode de vie brésilien, s'entête à vivre comme en Angleterre. Pour Maia, très vite, nouveau pays rimera avec nouveau foyer :
    "Je ne veux plus rentrer, car j'ai vu ce que je cherchais, ce que j'espérais trouver ici."
Aidée par Mademoiselle Minton qui a à coeur de lui enseigner le courage, Maia se détache peu à peu du souvenir maternel et devient affectivement plus autonome. Au professeur de musique qui lui enseigne le piano et veut l'encourager à développer son talent pour le chant, Maia répond résolument :
   "Ma mère était chanteuse, elle était merveilleuse, et je ne veux pas essayer de l'imiter".
La distance avec le passé, sans signifier l'oubli,  doit peu à peu aider à faire le deuil des parents et donner la force de se construire une nouvelle existence : pour Maia, la distance géographique et l'exotisme brésilien sont deux moteurs essentiels. Malgré un rappel bref en Angleterre par son tuteur Monsieur Murray, qui reproche à la gouvernante une escapade trop longue à son goût de la jeune héritière dans la jungle et parmi une tribu d'indiens, celui-ci, figure paternelle bienveillante, comprend vite  où se trouve réellement le bonheur de l'enfant. Il autorise mademoiselle Minton à devenir sa co-tutrice et à l'élever dans sa patrie d'adoption  et de coeur, le terme patrie prenant ici le sens non pas de pays du père mais de pays protecteur et accueillant, père et patrie se confondant. Libérée de la douleur provoquée par la mort de ses parents, émancipée de sa vie de pensionnaire, même heureuse, en Angleterre, Maia qui "a goûté à la liberté ª, trouve une nouvelle famille au Brésil, famille dans laquelle Mademoiselle Minton, elle aussi attachée à ce pays pour des raisons personnelles qui rejoignent celles de Maia, trouve l'occasion d'exercer ses talents maternels. Et ce nouveau foyer en annonce un autre, celui qu'elle fondera vraisemblablement avec le jeune Finn Taverner. Maia est l'emblème de l'orphelin apte au bonheur  : sa devise héritée de son père reste envers et contre tout "Carpe diem"et elle tente avec succès de lui être fidèle tout au long du récit d' Éva Ibbotson. Fine pédagogue, Mademoiselle Minton, à la fin de l'histoire de sa protégée, résume parfaitement l'état d'esprit de l'enfant :
    "Je crois que quelque chose s'est brisé en Maia à la mort de ses parents, et là-bas, elle a trouvé le remède.(...) je crois que les enfants  doivent vivre des vies exceptionnelles s'ils sont faits pour ça. Et Maia est faite pour ça."
Mademoiselle Minton nous livre ici une subtile mise en abyme de la place littéraire qu'occupe le  personnage orphelin : exceptionnel, il est digne de porter le récit romanesque depuis le XIXe  siècle.
Éva Ibbotson, Reine du fleuve, Éditions Albin Michel, 2004

Source photographie : http://zarkanzar.blogspot.com/2010_03_29_archive.html

jeudi 8 juillet 2010

" Lady Grace, un assassin à la Cour"

Nous avons vu que le roman dit réaliste ou de société n'a pas le monopole du personnage orphelin. Le roman historique n'est pas en reste qui offre au personnage de l'enfant ou de l'adolescent seul de nouveaux cadres pour évoluer. Bertrand Solet désigne   le roman historique pour la jeunesse « comme une fiction ayant le passé pour cadre, passé lointain ou proche... ». Il précise également que le roman historique doit respecter « non seulement la vérité historique, mais le typique dans cette vérité, qu'il s'agisse de l'action, des personnages ou du cadre ». Patricia Finney l'a entendu : l'auteur  entraîne le jeune lecteur à la cour de la reine Élisabeth d'Angleterre première du nom, sur les pas de la jeune Lady Grace Cavendish, orpheline  de père et de mère et demoiselle d'honneur de la souveraine. Lorsque débute le récit, la jeune Lady Cavendish explique qu'elle va commencer la rédaction d'un journal sur un cahier destiné à recevoir ses « prières et examens de conscience » mais la jeune aristocrate compte bien l'utiliser à raconter sa vie, à parler d'elle  :
    "Je vais tout écrire dedans".
Dès le début de son récit à la première personne, elle indique le décès de sa mère même si c'est entre parenthèses, au sens typographique de l'expression :
"La personne que j'aime le mieux au monde (hormis ma chère mère qui nous a quittés, Dieu ait son âme), c'est Sa Majesté la Reine.
 Dans une même phrase, Grace mentionne son état d'orpheline et désigne la personne qui fait figure de mère substitutive. Élisabeth Première a pris la jeune fille sous son aile et lui a donné rang de demoiselle d'honneur en souvenir de sa mère, dame de compagnie de la Reine. Celle-ci se sent redevable à la jeune Lady de treize ans car sa mère est morte en absorbant un poison destiné à la souveraine. Elle endosse doublement alors le rôle de mère de substitution, personnellement et politiquement en tant que protectrice de ses sujets. Soucieuse de l'avenir de la jeune fille, elle l'enjoint de choisir un futur époux au bal de la Saint-Valentin qui se prépare à la Cour. Grace, qui comprend la réticence de la reine à se marier elle-même, se résigne :
    "Las ! Moi, j'y suis contrainte, justement. La reine en a décidé ainsi".
Particulièrement éveillée et dynamique, le jeune fille n'a rien à voir avec ses compagnes de chambrée, elles aussi demoiselles d'honneur de la reine et auxquelles Grace ne veut surtout pas ressembler. Lorsque Mrs Champernowne qui supervise les jeunes filles l'arrête dans  l'escalier qu'elle dévale quatre à quatre et la somme de le descendre posément comme Lady Sarah, Grace ne peut s'empêcher de penser à part soi :  
"Prendre exemple sur Lady Sarah ? Oui da ! et couiner à la première araignée qui passe, et n'avoir rien d'autre en tête que mon teint de lait, mes boucles rousses, et le rêve éperdu qu'un stupide gentleman écrive un sonnet à la gloire de ma gorge de pigeon. Pouah !"
C'est aussi une toute jeune fille pourtant qui regrette sa mère absente au moment de se préparer pour son premier bal, évoquant tout comme les sœurs Verdelaine ou Mado  (cf articles "Quatre soeurs " et " La vie comme elle vient" )  l'indispensable rôle maternel  de conseil et d'initiation :
 "Et quand j'ai reconnu, au bout des aiguillettes, les ferrets ornés de roses qui étaient ceux de ma mère, j'ai senti  mon coeur chavirer. C'est elle qui aurait dû être là pour m'aider à me vêtir, à l'occasion de ce premier bal."
La jeune fille, même si elle a quelque peine à se reconnaître dans le miroir de Venise de la reine, garde la tête sur les épaules et lorsqu'une lingère la complimente sur son allure, Grace lui répond lucidement :
    " N'importe quelle autre serait belle dans cette robe. "
Son sens de la liberté et son caractère aventurier l'empêchent d'apprécier sa tenue de bal extrêmement sophistiquée :
 "En tout cas, comme tenue, on fait plus confortable. J'ai la taille bien trop serrée, j'ai peine à plier les bras et cette fraise me fait le cou en bois. Tout juste si je peux respirer, et pas moyen de me gratter."
Ruinant l'image traditionnelle des demoiselles de la cour qu'elle raille à la première occasion,  Grace  possède  toutes les qualités de réflexion, d'intelligence, d'indépendance d'esprit  et d'intrépidité pour résoudre le meurtre de l'un de ses prétendants le soir du bal après qu'elle a choisi son futur époux, lequel d'ailleurs est le premier suspect et est arrêté pour ce meurtre. Si la reine n'approuve pas ouvertement l'enquête que la jeune fille entreprend de conduire, elle lui laisse la bride sur le cou, ce que ne ferait sans doute pas sa mère réelle. Orpheline, Grace est plus libre de ses faits et gestes, bien que la dernière volonté de son père avant de disparaître en guerroyant en France ait été qu'elle soit fiancée à treize ans et mariée à seize. L' époux en question sera tuteur de la jeune fille et de ses biens, trouvant aussi auprès d'elle une place de père substitutif. Jeune fille simple, Grace résoudra l'affaire avec ses meilleurs amis, Masou  et Elsie, respectivement jongleur et lingère à la Cour. En sauvant de l'exécution Sir Robert qui ne souhaitait pourtant l'épouser que pour son argent, en confondant Lord Worthy, tuteur des biens de Grace dont il avoue la perte complète, en prouvant qu'il a tué son propre neveu Gerald alors qu'il destinait le poison à Sir Charles troisième prétendant, Lady Grace se libère de la culpabilité de n'avoir pu sauver sa mère morte du même poison que Sir Gerald. Elle se libère en même temps du mariage, avec l'assentiment de la Reine, et conquiert son autonomie. Elle trouve en Sir Charles un  tuteur bienveillant et obtient une charge à la Cour : la petite demoiselle d'honneur héritière et à la merci du bon vouloir des autres est nommée « première poursuivante d'armes », à savoir « gentilhomme » qui aspire à la charge de héraut d'armes, important officier des cours princières, et seconde celui-ci, comme l'explique l'auteur dans le glossaire qu'elle ajoute à son texte . Officiellement autorisée à mener des enquêtes et à résoudre des mystères à la Cour d'Élisabeth, l'adolescente dégage ainsi la possibilité à l'auteur de publier d'autres tomes de ses aventures. À la fin de ce premier volume, Grace a en outre une famille selon son cœur et a obtenu la liberté de ses choix.
Le personnage orphelin trouve sur sa route des personnages substitutifs des parents disparus : ici, et bien qu'elle soit reine, Elisabeth n'endosse pas, bien au contraire, le rôle de la marâtre cher aux contes traditionnels. Lady Grace peut s'épanouir à la Cour d'Angleterre sous le regard de cette mère substitutive bienveillante et jouer le rôle protecteur dévolu souvent à l'orphelin en résolvant des énigmes susceptibles de nuire à sa bienfaitrice. En outre, Patricia Finney pointe dans son texte le thème des relations mère-fille  : l'orpheline met en exergue la nécessité de la présence maternelle pour son développement physique et psychologique. C'est sans doute pour cela que dans la plupart des textes destinés aux adolescents, la figure substitutive de la mère est présente lorsque le héros orphelin est une héroïne et que c'est une figure substitutive du père qui accompagne le garçon orphelin.

Patricia Finney, "Lady Grace, un assassin à la Cour",  Flammarion,  2005
Bertrand Solet, "Le roman historique, invention ou vérité ?", Éditions du Sorbier, 2003 (La littérature de jeunesse, pour qui, pour quoi ?)

Source illustration : herodote.net

"Le petit coeur brisé"

Beaucoup de textes mettant en scène " l'orphelinité"  sont  édités par L'école des loisirs dans la collection Médium, et écrits par des femmes. Leurs personnages, orphelines modernes, sont victimes de la technologie contemporaine, puisque leurs parents sont morts dans un accident qui d'automobile, qui d'avion privé. Ces romans dits « de société » ou réalistes donnent une image moderne de l'orphelin que le progrès sépare définitivement de ses parents. À chaque époque ses orphelins. Si la cause du décès parental  n'est plus la misère ou l'exploitation de l'ouvrier comme elle le fut dans la littérature du XIXe siècle, les conséquences sont identiques : enfant, adolescent ou fratries livrés à eux-mêmes. La souffrance psychologique, la difficulté à faire son deuil et à grandir en même temps semblent des épreuves intemporelles pour l'orphelin, parfois liées à des obstacles matériels.
    Les parents de Mélaine sont également disparus dans un accident de voiture. Moka débute son récit  Le petit cœur brisé  par un chapitre au titre très significatif :  « Chère famille ». L'adjectif qualificatif prend tout son sens lorsque l'on a lu l'incipit :
    "Mélaine avait un an lorsque ses parents se tuèrent dans un accident de voiture. Elle ne s'en souvenait pas. Quand son grand-père mourut, elle avait quatre ans. Elle ne s'en souvenait pas non plus. Elle avait maintenant onze ans. Et sa grand-mère venait de mourir. Quant à ses grands-parents du côté de son père, elle pensait qu'ils   n'avaient jamais existé. Personne ne les avait mentionnés et ils devaient être morts, eux aussi".
On ne peut trouver sans doute de portrait plus complet de l'orphelin, livré totalement à lui-même, désormais seul représentant d'une lignée. Et la solitude de Mélaine est d'autant plus grande qu'elle n'est pas neuve au moment du décès de sa grand-mère qui l'élevait sans s'occuper d 'elle. Mélaine est confiée à une bonne et ne voit sa grand-mère que le dimanche lorsque celle-ci reçoit de la visite. Elle tolère l'enfant mais se plaint à qui veut l'entendre :
" Mais  cette petite, c'est du tracas pour une femme seule et je ne suis plus toute jeune ".
Malgré la présence de sa grand-mère pendant dix ans auprès d 'elle, Mélaine est totalement privée d'affection et la disparition de sa grand-mère ne changera pas grand-chose à sa vie. L'auteur précise :
    "Elle avait toujours eu l'impression d 'être transparente (…) Là, elle était invisible".
La petite fille n'existe plus pour personne à part  elle-même, en même temps que plus personne n'existe autour d'elle au sens propre du terme. Et bien qu'elle soit la seule le jour des obsèques à ne pas avoir d'appétit et à ressentir quelque peine avant l'inhumation …
   " On oublia d'emmener Mélaine au cimetière".
Mélaine est orpheline à tel point qu'elle en a perdu toute consistance aux yeux du monde, aux yeux des autres. L'enfance et l'adolescence n'existeraient-elles donc que grâce au regard vital de parents, de grands-parents, ou de leurs substituts ? L'être humain n'est-il un être que parmi les autres et grâce à leur regard ? C'est ce que semble suggérer Moka qui va rapidement confier son héroïne à deux vieilles grand-tantes qui, elles, vont  redonner vie à l'enfant en la « regardant », et ce d'autant mieux qu'elles sont photographes et que leur oeil est aiguisé. Et ce regard va lui redonner l'estime d'elle-même, estime perdue car jamais rencontrée dans le regard d'autrui. C'est pourquoi Mélaine se trouve laide et considère qu'il est :
   " Normal que personne ne l'aime".
Quantité négligeable depuis toujours, elle n'est pas étonnée quand les deux tantes Gretchen et Heidi la brusquent au moment de l'emmener chez elles :
    "On l'avait toujours traitée comme un paquet de linge sale, elle n'était pas dépaysée".
Mais les deux soeurs anticonformistes, substituts maternels, transforment sa vie dès la première journée, troquant son uniforme de collège contre des jeans et des baskets, la gavant de nourritures terrestres et spirituelles sous forme de tarte aux pommes, de bandes dessinées et de titres de la littérature pour la jeunesse. Et les vieilles dames de constater :
    "Les enfants s'épanouissent quand on les arrose avec un peu d'amour et d'attention".
 Sous la houlette des deux soeurs, Mélaine va découvrir un secret de famille et résoudre une affaire de vol : de lointains cousins mal intentionnés et furieux de ne pas hériter ont entrepris depuis des années de piller le manoir de famille. En levant le mystère sur le destin de sa grand-tante Mélanie, dont elle porte à la fois le prénom sous forme anagrammatique et le « petit coeur brisé », un pendentif d'or cabossé, elle retrouve sa place dans la lignée, retrouve une identité, retrouve une famille.
    Jusqu'ici, nous avons rencontré beaucoup d'orphelines dans le roman destiné aux adolescents. Bien que publié également à L'école des loisirs dans la collection Médium, le texte de Moka s'éloigne de la veine réaliste et aborde à la fois le fantastique avec un personnage fantôme, l'arrière-arrière-grand-père de Mélaine, et l'intrigue policière où excellent dans la peau de deux « Miss Marple » fantasques les  grand-tantes qui veillent désormais sur Mélaine, deux tutrices qui « arrosent » l'enfant comme une plante, pour reprendre la métaphore déjà suggérée  à propos des sœurs Verdelaine de Malika Ferdjoukh (cf article "Quatre soeurs"). Les fantômes familiaux sont également un des thèmes récurrents dans ces romans où l'orphelin, seul ou en fratrie, doit affronter cette solitude profonde et ce désespoir dus au décès des parents, voire des grand-parents. Les sœurs Verdelaine dialoguent avec leurs parents décédés qui "réapparaissent "pour les guider. Mado, héroïne de Anne-Laure Bondoux( cf article "La vie comme elle vient") s'adresse à ses parents disparus en fixant les murs de l'appartement et en leur parlant  à haute voix. Les parents sont donc absents sans l'être, en tous les cas convoqués par le personnage et l'auteur qui les sollicite adroitement pour aider l' orphelin à progresser dans son deuil.

Moka, "Le petit cœur brisé", L'école des loisirs, 2002 (Médium)

Source illustration : Wikimedia commons

samedi 19 juin 2010

"Quatre soeurs"

Dès 2003, aux éditions de L'école des loisirs,  Malika Ferdjoukh propose, dans une tétrade remplie d'humour, sa version personnelle des  Quatre filles du Docteur March . Elle consacre aux soeurs Verdelaine quatre tomes dont chacun porte en titre le prénom de l'une d'elles. Chaque tome porte aussi le nom d'une des saisons de l'année. Ainsi, l'histoire des soeurs Verdelaine s'étale de l'automne à l'été qui clôt le récit : quatre soeurs qui sont en réalité cinq, quatre saisons, une année pour faire le deuil des parents décédés et de la vie familiale d'avant leur accident. C'est la plus jeune, Énid, qui inaugure le récit de la vie de ces jeunes filles bretonnes orphelines de leurs deux parents depuis dix-neuf mois et vingt-deux jours au moment où Énid entre en scène.  Le récit dévoile la nouvelle existence des cinq soeurs placées sous la tutelle de Tante Lucrèce qui gère leurs biens et paye les factures, bien que Charlie, l'aînée, ait la responsabilité de l'éducation des plus jeunes. Les cinq soeurs ont des tempéraments fort différents et affrontent leur deuil comme elles le peuvent. Charlie, vingt-trois ans, travaille dans un laboratoire et tente vainement de joindre les deux bouts pour élever ses soeurs et entretenir la Vill'Hervé, vieille demeure familiale  au bord de l'océan atlantique. Elle est amoureuse de Basile, jeune médecin presque trentenaire, qui ne demande qu'à l'épouser et à prendre en charge la fratrie. Mais la jeune femme a semble-t-il du mal à envisager de partager ses responsabilités aussi lourdes soient-elles et sacrifie sa vie privée pour ses soeurs. Elle porte un surnom (elle se prénomme en réalité Charlotte) à la fois masculin et féminin  qui symbolise son rôle de père et de mère de substitution tout ensemble. Geneviève a seize ans : cette vraie fée du logis, qui aime que tout soit en ordre, rangé, lavé, repassé, astiqué, a un secret : elle pratique la boxe thaïe alors que ses soeurs la croient baby-sitter. Bettina, treize ans et demi, flanquée de ses deux amies Denise et Béhotéguy (Énid nomme le trio la division Bête et Bouchée ou DBB), est la peste de la famille; elle occupe indéfiniment la salle de bain et casse les pieds à tous. Hortense, onze ans, est la « Jo March » de la fratrie : elle passe son temps à lire les livres des autres et à écrire le sien. Enfin, Énid, neuf ans, encore une enfant, cherche auprès de ses grandes soeurs une nouvelle présence maternelle. Quant à Fred et Lucie Verdelaine, leurs parents, ils se sont tués dans un accident de voiture : carbonisés, ils n'ont pu être inhumés et leur tombes sont vides. Cet accident n'est évoqué de façon précise qu'à la page quatre-vingt dix-sept du tome consacré à Énid, le premier de la tétrade. Parce que le grand sycomore, symbole et de la maison et de l'histoire de la famille, a été arraché par la tempête et précipité le faîte le premier dans le vieux puits, Énid, est très inquiète pour Swift, sa pipistrelle qui vivait en compagnie de Blitz l'écureuil dans le vieil arbre mort. Avec l'aide de son camarade Gulliver, elle décide de descendre dans le puits pour sauver Swift. Lorsque le garçon insinue que la chauve-souris pourrait ne pas avoir réchappé de la tempête, Énid envisage son inhumation  sans émoi apparent. C'est alors que :


  ... Gulliver se souvint que les parents d'Énid n'avaient pas de tombe, leur voiture avait brulé lors de l'accident ; ils avaient péri carbonisés. Sous la pierre qui portait leurs noms au cimetière, il n'y avait personne.



Le lecteur, cependant, se doutait bien qu'un drame avait touché de près cette famille car Énid ne se rend pas  dans sa chambre  sans pincement au coeur lorsqu'elle passe devant une des portes du premier étage. Cette première allusion page douze est renforcée par une seconde plus concise mais plus douloureuse aussi : 
 Puis il y avait cette fichue quatrième porte ... 
L'auteur use d'une très grande pudeur et n'aborde directement le drame que relativement tard dans un premier récit de cent trente-huit pages. Elle suit en cela le rythme d'Énid qui peu à peu effectue son travail de deuil. Alors que, comme le sycomore et selon le mot d'enfant d'Énid, toutes les filles sont « dégringolées de l'intérieur », que les disputes sont d'autant plus douloureuses qu'elles ne sont plus arbitrées par les parents, la petite fille découvre avec son ami Gulliver la tombe de la première propriétaire de la maison, morte aussi dans un incendie. Sa harpe, posée sur sa tombe, hurle telle un fantôme sous le courant d'air que la chute du sycomore a provoqué. En tombant dans le puits, il a  dégagé un conduit qui mène sous la falaise où se trouvent les tombeaux de la dame et de son époux. Et la petite fille de faire son deuil : 
   Énid et Gulliver contemplaient les deux sépulcres et tandis qu'au-dessus de leurs crânes, l'âme de Guillemette jouait de la harpe via l'esprit du vent, Énid pensa à ses parents morts, brûlés eux aussi dans leur voiture accidentée. Et brusquement, là, sous la terre, elle se mit à pleurer. 
Malika Ferdjoukh clôt ce premier tome  comme elle l'a initié, sur l'espoir, le deuil accompli et le goût de la vie chez ces filles à l'humour inégalable. Énid trouve le repos du coeur : 
   Elle se sentait en paix avec la musique, en paix avec tous les fantômes de la terre et d'ailleurs.  
Elle a achevé son deuil à la fin du récit de ce premier volume, pour preuve : 
  Pour la première fois depuis la mort de ses parents, Énid passa sans courir devant la quatrième porte du premier étage. Elle faillit même entrer.
Dans le deuxième tome de cette quadrilogie,  c'est l'hiver et Hortense entre en scène. À elle de faire son deuil et d'accepter le temps qui passe, les évolutions et les nouvelles épreuves de sa vie. La narration à la troisième personne est régulièrement enrichie des extraits du journal de la jeune fille. Comme la plupart des adolescents dotés de frères  et soeurs, elle pense souvent qu'elle aurait préféré être fille unique. À l'inverse, le fantasme d'un fratrie hante fréquemment l'enfant seul. La conception particulière de « l'orphelinité » selon Hortense nous est révélée dès la première page par Malika Ferdjoukh ; la jeune fille se confie à son journal en ces termes : 
Être fille unique, j'aurais adoré. Puis je me rends compte que ça signifie cette chose affreuse : je me serais retrouvée orpheline à la mort de papa et de maman, et alors j'ai un frisson.
 Hortense ne se sent donc pas orpheline grâce à  la présence de ses soeurs : pour elle, être orpheline signifie à la fois absence des parents, absence physique et affective, mais aussi solitude. Or, la Vill'hervé est pleine de vie et de présence chaleureuse grâce aux cinq filles Verdelaine qui s'entourent mutuellement d'affection et de rires. Pourtant, trouver sa place n'est pas simple pour Hortense :
  Pourtant c'est difficile d'être 1 parmi 5, une dans la multitude. J'ai du mal à le supporter des fois.
Elle a du mal aussi à exprimer à soi-même sa douleur et son affliction et elle confie à son cahier son incapacité à verser des larmes apaisantes : 
  Moi, je ne saurai jamais pleurer. Moi, pour que je pleure, il faut me rouer de coups. Le dernier coup que j'ai reçu, c'était la mort de papa et maman. Et encore je n'ai pas pleuré tout de suite : trois semaines pour que je comprenne.
Hortense, parangon de l'enfance et de l'adolescence sous les coups absurdes du destin, se fait le porte-parole de tous ses frères et soeurs orphelins : le décès brutal des parents est « un coup » incroyable au sens propre de l'adjectif et impossible à accepter. Dans un autre extrait de son journal, elle décrit physiquement ses soeurs aînées et nous avons donc un portrait flatteur de chacune par les yeux et la plume d'Hortense. En arrivant à soi-même, elle se déprécie et en bonne littéraire, elle fait appel à Gérard de Nerval.  Elle est la « Desdichada », la déshéritée : 
  La sans-rien. Je ne sais pas à qui je ressemble.
Hortense dévoile là une des difficultés des orphelins : garder le lien qui unit aux parents décédés, conserver le sentiment d'avoir des racines par la ressemblance physique ou de caractère. Et Hortense de se désoler : 
  Pas à maman qui était gaie ... Je devrais dire : je ne sais pas à quoi je ressemble. À rien. Je ne ressemble à rien (...) Pas à papa. Papa qui aimait tellement les gens.
 Malgré ce passage à vide où elle se déprécie, particulièrement lorsqu'elle se compare à sa soeur Bettina, Hortense a elle aussi sa personnalité. Plusieurs expériences au cours de cette saison vont l'aider à mûrir et à avancer dans la résolution de son deuil. Elle a la révélation de sa vocation théâtrale  : écoutant les conseils de son professeur de Lettres qui souhaite l'aider à mieux s'exprimer  et à vaincre sa timidité, elle s'inscrit au cours d'un certain Lermontov qui lui confie très vite le rôle d'Hortense dans Le petit-Maître corrigé de Marivaux. La première représentation est un triomphe et sous les yeux de ses soeurs profondément émues, Hortense tourne une page de sa vie, avance sur son propre chemin. Elle aura cependant  à vivre une nouvelle épreuve, un nouveau deuil, celui de son amie Muguette, leucémique, qui est venue passer un bout de convalescence dans la villa   voisine. Très vite liées, les deux jeunes filles connaissent l'une et l'autre l'issue fatale et Hortense se prépare à ce nouveau « coup » qui ne la frappera qu'à la fin du tome consacré à Bettina. Le tome deux de la tétrade, tome consacré à la jeune comédienne, se conclut sur les fêtes de Noël ; Hortense note le réveillon et lui donne : 
  ... 10/20. Ni bon ni mauvais ; sans maman ni papa, ça ne sera plus jamais aussi bien de toute façon.
Et malgré cette douloureuse constatation, malgré la maladie de Muguette partie en urgence à l'hôpital le 25 décembre à cause d'une chute de plaquettes, le récit se termine dans la paix de Noël et la tendresse fraternelle. À la question de son aînée qui lui demande ce qu'elle aime le plus au monde, Hortense répond : 
  « Eh bien, c'est en ce moment. Tenir ce vieux Roberto sur mes genoux et vous écouter dire des âneries ».
Le troisième volet du quadriptyque annonce le printemps et Bettina. L'incipit dénonce le caractère égoïste de l'adolescente, et sa relation à la fratrie : 
  Parfois, Bettina pensait que si elle n'avait pas eu de soeur, elle ne s'en serait pas porté plus mal. Elle eût préféré l'équivalent ... en frères. Ou mieux : une jumelle. Deux elle-même.
Bien qu'elle ait dressé jusque-là un portrait détestable mais toujours drôle de la troisième fille Verdelaine, l'auteur ne peut dissimuler plus longtemps au lecteur que Bettina va évoluer, laisser de côté ses sarcasmes à l'encontre de l'une ou l'autre de ses soeurs ou d'autres adolescents. Et l'honnêteté veut qu'elle peigne à travers Bettina le portrait d'innombrables adolescentes mal dans leur peau, ne trouvant pas toujours un biais très adroit pour exprimer leur mal-être. À l'instar de ses soeurs Énid et Hortense, Bettina doit aussi faire son deuil, à un moment de sa vie où les relations avec les autres, notamment avec les garçons, deviennent cruciales. C'est aussi la période où les relations avec les parents s'intensifient, basée sur l'opposition constructive de l'adolescent qui prend peu à peu son autonomie et ses distances. C'est pourquoi Bettina, chronologiquement au centre de la fratrie orpheline, est peut-être celle qui aura le plus à souffrir de l'absence de Fred et Lucie Verdelaine, ses parents décédés. C'est une terrible et, semble-t-il première déception amoureuse que la leçon   infligée à Bettina par le jeune Merlin Gillespie. Sa laideur physique n'avait d'abord inspiré à la jeune fille que sarcasmes et méchanceté puis honte d'apprécier sa compagnie devant ses amis. Lorsqu'elle assume enfin ses sentiments pour lui, il se détourne et cet éloignement coïncide avec un déménagement de ses parents dans la ville voisine. Désemparée, Bettina ne cesse de penser à lui : elle évolue cependant. Cette épreuve initiatique qu'elle ne confie à personne pas même à ses amies Denise et Béhotéguy s'achève lorqu'elle se déplace aussi et essaie de rencontrer Merlin sur son nouveau lieu de vie. Après avoir vu le garçon en compagnie d'une autre, elle rentre meurtrie mais grandie. Elle prend conscience de son évolution sentimentale pendant une conversation sur les relations amoureuses avec Tancrède, nouvel ami de sa soeur Charlie  dont il est amoureux mais qu'il quittera pour rejoindre Paris. Leur conversation est coupée par  Béhotéguy au grand soulagement de Bettina : 
  Elle n'était pas sûre de vouloir en savoir plus sur les mystères de la vie amoureuse adulte.
Bettina accepte l'idée de grandir  mais ne veut pas brûler les étapes : il lui faut d'abord digérer cette première épreuve. Ces premiers déboires sentimentaux sont concomitants de cette année de deuil et de maturation tout à la fois : il faut grandir, faire le deuil des parents et celui de l'amour de Merlin. Plus mûre, Bettina évite de commettre la même erreur et au lieu d'éconduire vertement un gentil Raymond qui souhaite la revoir, elle clôt paisiblement leur conversation téléphonique : 
   « C'est gentil d'avoir rappelé. Excuse-moi Raymond et merci. Au revoir. »
Enfin, avec Geneviève arrive l'été, temps des vacances et de l'insouciance, temps aussi d'a- chever et le deuil des parents et celui de la vie d'avant leur disparition. Chaque fille de la fratrie Verdelaine a suivi son propre chemin, il en est de même pour Geneviève dans ce quatrième et dernier tome. Malika Ferdjoukh confie au lecteur les sentiments de Geneviève envers sa fratrie, comme elle l'a fait précédemment pour ses jeunes soeurs : 
  Geneviève adorait avoir des soeurs. Parfois, elle en aurait aimé trois ou quatre de plus.
Ce quatrième incipit rejoint les trois premiers et révèle le caractère de la jeune fille à chaque fois. Énid aurait voulu avoir un peu moins de soeurs, Hortense confie à son journal qu'elle aurait adoré être fille unique, Bettina aurait bien aimé avoir une soeur jumelle, une autre elle-même. Chaque fille Verdelaine vit la fratrie différemment, surtout depuis que cette fratrie est devenue orpheline. Trouver sa place, construire ses relations avec chacune de ses soeurs et surtout assumer le sacrifice de sa vie privée accordé par Charlie pour élever ses cadettes reste une épreuve pour chacune, une étape à passer pour entrer dans la vie adulte, même si c'est très tôt pour Hortense et Énid. Mais l'épreuve suprême reste de finir le deuil parental, et chacune s'y emploie à sa façon. Geneviève se rend compte d'ailleurs que : 
  ... oui, en un sens, ses quatre soeurs et elle avaient été abandonnées. Elle n'avait encore jamais envisagé les choses comme ça.
L'été, au bord de l'Atlantique comme ailleurs, est traditionnellement la saison des amours.  Geneviève n'y dérogera pas, mais ses amours vont lui réserver une nouvelle épreuve qui lui permettra de prouver sa force intérieure et de progresser vers la vie adulte. En ce mois de juillet, alors que Charlie travaille, que Bettina est partie en vacances avec Denise et Béhotéguy à seulement cinquante kilomètres de la Vill'hervé et qu'Hortense a entraîné Énid à Paris chez les cousins Harry et Désirée, Geneviève vend des glaces et des chichis sur la plage qu'elle rejoint tous les jours par le chemin douanier. Elle ne tarde pas à tomber amoureuse du garçon qu'elle a sorti d'un mauvais pas ou plutôt d'une mauvaise chute à vélo au bord de la falaise. L'idylle nouée est romantique à souhait, les sentiments des jeunes gens profondément sincères, mais Vigo a un secret : c'est un voleur. Parce qu'il ne donne pas signe de vie pendant plusieurs jours sans raison , Geneviève part à sa recherche et le retrouve en prison. Son amour est solide et passe outre les préjugés ou les peurs que cette situation pourrait provoquer chez toute jeune fille. Elle lui rend visite en prison pour comprendre  : il est en semi-liberté et a fait « une semaine de mitard » pour six heures de retard un soir où ils étaient ensemble. Le garçon relève la force de caractère de la jeune fille : 
  « ... Qu'est-ce que c'est, le mitard ?  (...) 
  -  Si je te le dis, tu vas pleurer. 
 -  Je pleure déjà. 
  - Pas vrai. Tu es une forte, toi. »
Il se souvient alors de leur première rencontre  et lui rappelle qu'elle l'avait mis à terre grâce à sa pratique de la boxe thaïe lorsqu'il avait essayé, au moment des fêtes de Noël, de voler le sac à main de Tante Lucrèce dans la rue. Le phénomène bien connu de la cristallisation est alors entré en jeu et explique l'impression qu'a  Geneviève d' avoir toujours connu Vigo. À la fin des vacances, toute la fratrie ainsi que les amis rencontrés par les unes et les autres le long de ces quatre récits, sont réunis à la Vill'Hervé : Vigo s'installe aussi, parce que l'amour de Geneviève, qui la fait entrer de plain-pied dans la vie adulte et prendre une nouvelle voie, le sauve de lui-même.
La vie des  quatre soeurs Verdelaine, qui à l'instar des Mousquetaires du roi sont une de plus, donne une image positive de l'orphelin mais n'occulte pas des réalités  difficiles. La question financière de leur survie (le peu d'argent laissé par les parents disparaît vite), le sacrifice de Charlie qui reste dans la maison familiale au mépris de sa vie privée, les relations aux autres, mélange de haine et d'amour,  au sein de la fratrie, la perte des repères et la quête des conseils que seuls les parents peuvent donner, tout concourt à démontrer que l'enfance et l'adolescence ne peuvent se passer de la présence réelle et aimante de parents, de tuteurs au sens horticole du terme, d'appui sur lequel la « jeune plante » qu'est l'enfant peut se développer. Humour, optimisme, joie de vivre, tendresse fraternelle et force de caractère entrent alors en jeu pour donner à voir un portrait de l'orphelin capable malgré des obstacles affectifs certains, de continuer à vivre et à devenir adulte. Une fois n'est pas coutume, ce quatrième volet de la saga Verdelaine ne s'achève pas sur la traditionnelle et redoutée visite de Tante Lucrèce. Mais la mégère ridicule rend tout de même une visite à ses petites-nièces dans le pénultième chapitre. Et Charlie de dresser le portrait de la famille idéale, quête de tous les orphelins, famille qui va hérisser Lucrèce.
Charlie fit une liste mentale et rapide de tout ce que contenait actuellement Vill'Hervé et qui risquait de rendre la tata folle d'horreur : 
- des bêtes à plumes
- des bêtes à poil
- des hommes
- des étrangers
- des jeunes
- des gens joyeux
- de la multitude
- du bazar
En décidant de rompre définitivement avec la tante en question, et en déchirant symboliquement le dernier chèque qu'elle leur a donné, les cinq soeurs Verdelaine finissent leur deuil, gagnent en  autonomie, individuellement et collectivement. Enfin, entourées des êtres qui leur sont chers, elles construisent une famille selon leur coeur.


Source photographique : Wikimédia commons

vendredi 18 juin 2010

"La vie comme elle vient"

Le roman contemporain pour les adolescents semble le digne héritier de la littérature du XIXe siècle : 
... l'important est que la littérature du XIXe siècle  semble la première à découvrir l'existence de l'enfant, le faisant passer du statut de simple signe (de la famille, de la féminité ...) à celui de personnage, notamment avec les figures de l'orphelin ou du galopin (...) puis de sujet psychologique à part entière.
 En effet, Mado est un personnage à l'épaisseur psychologique réelle : Anne-Laure Bondoux, dans un roman intitulé  La vie comme elle vient , raconte son histoire et celle de sa soeur Patty.  Elles deviennent orphelines alors qu'elles sont âgées respectivement de quinze et vingt ans. Un accident de la route leur enlève leurs deux parents sur la route qui mène, en Ardèche, à la maison de vacances familiale : ce détail n'en est pas un. C'est même le symbole de l'atteinte à l'intégrité de la famille, détruite par la mort violente et absurde du couple parental. Mado raconte très sobrement :  
 Il y a neuf mois déjà que l'accident a eu lieu. Il y a neuf mois, c'était le mois d'octobre... Papa et maman avaient décidé de prendre une semaine de vacances, loin de la foule, en dehors des congés scolaires. Ils   sont descendus en Ardèche, dans notre maison de campagne. Sur une petite route en lacet, en pleine descente, les freins ont lâché.
La séparation par la mort est d'autant plus intolérable qu'elle implique trois symboles qui se contredisent : c'est en route vers la maison qui abrite sans doute les moments familiaux liés aux vacances et à de bons souvenirs de vie commune que la mort fauche les parents. Or, le fait même qu'ils aient décidé de partir en dehors des congés scolaires, c'est-à-dire sans leurs filles, revêt un aspect d'annonce du drame final et de l'obligation qu'elles auront de s'en sortir seules. Le récit commence neuf mois après le drame, durée symbolique de la gestation d'un enfant qui semble annoncer la nouvelle vie des deux soeurs. Anne-Laure Bondoux épargne ses deux personnages principaux et du coup, les prive de l'essentiel : seules, elles devront affronter ensemble les bons moments comme les mauvais, se prendre en charge et faire le deuil de leur famille telle que constituée jusqu'à l'accident. Si l'on peut s'étonner de l'âge de la soeur aînée et la considérer a priori comme adulte puisqu'elle devient tutrice de Mado, l'auteur  permet de la voir comme orpheline elle aussi, car immature et irresponsable, incapable de s'occuper de sa soeur ou d'elle-même. L'une devient tout pour l'autre, malgré leur très grande différence de style de vie, de caractère, de degré de maturité. Mado en est bien consciente : 
  Patty est ma frangine, ma tutrice officielle et préférée, ma seule famille, ma bouée de sauvetage.
 Le récit de  La vie comme elle vient  demande à Mado de témoigner de la vie de tous les orphelins privés brutalement de leurs parents mais aussi de faire la preuve que le deuil est possible et que la vie continue. Quel meilleur moyen  de le prouver pour l'auteur que de choisir de provoquer la venue au monde d'un nouveau membre de la famille ? Patty, irresponsable au plus haut point, tombe enceinte d'un garçon qu'elle n'aime pas ; elle cache à sa soeur, non pas la grossesse, mais la date présumée de l'accouchement . Si Patty vit sa grossesse tout en la niant et en essayant de la cacher le plus longtemps possible, Mado s'informe, lit les ouvrages  spécialisés comme si elle attendait cet enfant elle-même. La naissance survient alors que les deux soeurs sont allées passer les vacances d'été dans la maison d'Ardèche, tout près de la route où leurs parents ont trouvé la mort. La grande roue de la vie a tourné mais la venue de ce bébé met en péril la nouvelle existence des deux soeurs : si la  DDASS qui a confié Mado à Patty apprend cette naissance, la plus jeune des soeurs sera placée en foyer alors que paradoxalement, elles tentent d'en recréer un ensemble. Le texte d'Anne-Laure Bondoux, texte réaliste qui met en scène deux filles d'aujourd'hui, l'une serveuse dans un restaurant, frivole, immature et fêtarde, l'autre, sérieuse, anxieuse et réservée qui prépare son brevet, révèle aux lecteurs la force de la jeunesse et surtout l'irrépressible besoin de recréer le foyer perdu ou d'en trouver un autre. Mado se battra jusqu'au bout pour que son neveu, que Patty rejette, abandonne momentanément à sa soeur et qu'elle prénomme  Robinson comme pour souligner sa solitude à venir, ne soit pas orphelin à son tour parce que sa mère est irresponsable et son père ignorant de sa venue au monde. Ce sont donc ces circonstances particulières qui obligent l'adolescente de quinze ans à être responsable de la personne qui est censée être sa tutrice dans une inversion des rôles relativement fréquente dans les histoires d'orphelin : celui-ci protège, accueille, défend plus souvent qu'à son tour.

Bondoux, Anne-Laure,  La vie comme elle vient , Paris, L'école des loisirs, « Médium », 2004.
Hansen, Michel, « L'enfant dans la littérature du XIXe siècle », TDC (Textes et documents pour la classe), n° 514, 12avril 1989, p. 4-9.

mardi 20 avril 2010

"Le premier qui pleure a perdu"

C'est une "règle non officielle et non écrite" de la bagarre chez les indiens Spokane qui sert de titre français à ce texte lauréat en 2007 du "National book award for young people's litterature" aux États-unis. C'est dire toute l'importance de la lutte, celle, physique,  qui régit les relations entre garçons adolescents mais aussi celle que livre tous les jours un peuple contre une destinée qui semble bien écrite d'avance, et par d'autres. L'auteur, Sherman Alexie, raconte son adolescence d'indien moitié Spokane et moitié Coeur d'Alène, dans un roman réaliste, quasi tragique, mais toujours dominé par l'espoir de la tolérance et de l'équité. Ce titre français met en exergue aussi la nécessité de se battre, de serrer les dents pour trouver une place dans le monde autre que celle qui semble être inévitable dès la naissance. Le titre original, lui, insiste d'une part sur la forme du roman, d'autre part sur la question de l'acceptation de sa propre culture et le désir d'appartenir à celle qui domine : "The absolutely true diary of a part-time indian", ou le journal absolument véridique d'un indien par intermittence, si l'on accepte cette traduction maladroite. La narration, écrite donc à la première personne, racontée aussi en "cartoons"qui mêlent dérision, humour et désespoir, raconte l'histoire de l'auteur, adolescent dans une réserve indienne et qui fréquente un lycée de blancs. Hydrocéphale et fortement myope, mais très doué et excellent basketteur, gage d'intégration dans le système éducatif américain, Arnold Junior, d'abord tête de turc de ses camarades, use d'un humour corrosif qu'il retourne d'abord contre lui-même. Il raconte la faim, la pauvreté, la dignité de ses parents et par là-même celle de son peuple, l'alcoolisme qui décime la tribu, les deuils qui s'ensuivent, la lutte d'un peuple pour conserver son identité et sa culture, tout en acceptant celle du blanc dans une tolérance prônée en particulier par la grand-mère de l'auteur-personnage narrateur. À ses préoccupations "classiques" d'adolescent, l'amitié, l'amour, la sexualité, les études et le sport, se superposent pour Junior les difficultés d'intégration sans subir de menace d'oubli de sa propre culture, de sa différence. Son journal, mise en abyme du roman de l'auteur, écriture dans l'écriture,  témoigne de la situation des peuples amérindiens, rappelle leur primauté d'existence sur le territoire et force à se souvenir que l'Amérique est habitée "d'étrangers qui ont quitté leur lieu de naissance pour s'en sortir", appelant à la tolérance des étrangers blancs pour les peuples qui les ont accueillis sur ces terres. Dans un rappel du caractère essentiellement nomade des ses ancêtres, Junior quitte la réserve tous les matins pour se rendre dans un lycée de blancs où il fait ses preuves. Il part pour" trouver sa nourriture", rappelant les déplacements vitaux de la tribu , nourriture spirituelle qu'il trouve au lycée de la ville blanche voisine et tout aussi nécessaire que le gibier qui alimentait ses aïeux. Sa situation entre deux cultures est illustrée au sens propre sur la première de couverture par Olivier Balez qui donne à l'ombre du garçon assis près de son journal intime la forme d'un indien en costume traditionnel. Et le témoignage de l'auteur qui a vécu son adolescence au début des années 80 vaut toujours aujourd'hui : Junior communique avec son meilleur ami indien par mails, c'est dire si Sherman Alexie souhaite que ses jeunes lecteurs ne voient pas dans son texte un document historique mais l'image littéraire d'une réalité toujours actuelle de leur monde. 

Le premier qui pleure a perdu, Sherman Alexie, Albin Michel, (Wiz), 2008

Source photographie indien Spokane : superstock.com

mardi 13 avril 2010

"L'orpheline dans un arbre"

Le personnage orphelin que les jeunes lecteurs s'attendent à rencontrer le plus souvent est celui dont les deux parents sont morts, simultanément, ou parfois, pour le père, avant même la naissance du héros ou de l'héroïne. Ils suivent en cela la définition du dictionnaire qui indique qu' « est orphelin ou orpheline l'enfant qui a perdu son père et sa mère, ou l'un des deux ». L' empathie des lecteurs juvéniles avec le héros du roman résulte de la solitude que ce dernier doit affronter devant les  épreuves de son existence et face à des adultes potentiellement hostiles. C'est le cas de Clara-Camille Caramel, la jeune protagoniste du roman de Susie Morgenstern,  L'orpheline dans un arbre. Orpheline de ses deux parents dès l'âge de deux ans et demi ainsi que de sa grand-mère qui s'est occupée d'elle jusqu'à son  décès, elle reste depuis sa sixième année obnubilée par l'idée de retrouver une famille. Pensionnaire dans un orphelinat de luxe sur la Côte d'azur, elle gagne un concours d'écriture auquel leur professeur d'anglais les a forcés de participer, elle et ses camarades de classe. L'intitulé de l'épreuve indiquait : « Décrivez la vie d'une famille  californienne  en  trois cent mots. »  Littéralement affamée d'une vie de famille réelle, Clara-Camille, qui porte les prénoms de ses mère et père, a correspondu avec un certain Jérémiah et s'apprête, au moment où elle débute son récit, à s'envoler pour la Californie et à passer enfin un vrai Noël en famille. Or, Jérémiah est un homme âgé qui vit seul, et l'adolescente, après une première déception, commence peu à peu à sympathiser avec son hôte. Alors qu'il cherche à mieux la connaître, elle se définit spontanément et de prime abord comme orpheline. Et elle ajoute : 
 "Les  orphelins n'ont pas d'histoire. Nous grandissons dans une serre aux saisons artificielles. Nous ne sommes pas arrosés par des bisous au lit la nuit, ni par des contes de fées avant de nous coucher. Nous ne sommes pas nourris par des conflits avec nos parents, pas de rivalité entre frères et soeurs, pas de souvenirs de fêtes, pas de petits-déjeuners en famille";   
 Paradoxe : les orphelins ont  non seulement une histoire, mais elle devient objet littéraire sous la plume d'auteurs qui savent sans doute que « les gens heureux n'ont pas d'histoire », eux . En cela, ils confortent Isabelle jan qui affirme qu' « on ne s'intéresse pas aux gens heureux » et que l'enfant « parfaitement heureux et équilibré ne touchera pas ». Et dans une mise en abyme inversée,  Susie Morgenstern raconte l'histoire d'une orpheline qui considère qu'elle n'en a pas. La force de l'orpheline réside dans sa capacité à relativiser sa situation ; malgré l'absence qui pèse sur ses épaules, et le vide affectif qu'elle affronte, elle garde la force d'ironiser :
"Avant d'avoir la mauvaise idée de se tuer dans leur avion privé, mes parents m'ont donné de solides bases d'amour. Dommage que ça n'ait duré que deux  ans et demi  et que je ne me souvienne pas d'eux."
Elle refuse de s'apitoyer sur elle-même :
Oh, ne pleurez pas sur mon sort, comme on a l'habitude de le faire quand on entend le mot morose « orphelin ».
 Les auteurs pour la jeunesse  choisissent des héros faisant preuve de force de caractère et d'humour. Cette distance instaurée avec le  personnage et sa situation émotionnelle douloureuse permet d'adoucir l'empathie du jeune lecteur avec des héros ou héroïnes de son âge et confrontés à une épreuve majeure pour tout individu : grandir sans parents. Riche héritière, Clara-Camille sait que la mort de ses parents et de sa grand-mère Perle l'isole totalement du reste de sa famille ; sa situation financière confortable ne peut combler sa solitude, laquelle solitude est amplifiée par celle de ses camarades de pension : 
"Je bénéficierais d'une quantité illimitée d'argent et de biens, mais dans une  pénurie totale de tantes et de tontons. Ma grand-mère Perle, se sachant condamnée par le cancer, a organisé mon avenir dans cette pension unique au monde pour orphelins fortunés."
Le champ lexical de la richesse matérielle opposé à celui du dénuement  affectif met en relief la détresse de l'orpheline, le drame qui a inauguré sa toute jeune vie. Riches ou non, les orphelins sont pauvres de l'affection qui préside à l'épanouissement de la personne. Et le constat de Clara-Camille vaut tentative d'accepter, en l'exprimant clairement, sa situation : 
"Dans mon école, tout le monde est orphelin puisque c'est une pension pour orphelins. Et moi aussi, je suis orpheline."
Clara-Camille, comme beaucoup de personnages principaux dans le roman pour la jeunesse , écrit un journal daté quotidiennement pour raconter ses états d'âme et son aventure américaine. Jérémiah devient un père de substitution dont le métier n'est pas choisi  au hasard : il est architecte et construit des maisons en bois dans les arbres. Au début de son séjour, il emmène Clara-Camille dans une forêt de séquoïas géants où l'orpheline croit trouver "des frères et des soeurs", le symbole d'un nouveau foyer. Il est difficile de ne pas penser au "Baron perché" d'Italo Calvino d'autant que la référence est explicite : 
"Architecte, je connais, mais architecte pour le baron perché ?"
Si Côme Laverse du Rondeau décide d'installer son nouveau foyer dans les arbres, orphelin volontaire d'un conte philosophique sur le sens de la liberté et de la volonté, Clara-Camille trouve refuge provisoirement dans une cabane installée dans un arbre. Elle y laisse d'abord déborder sa tristesse et son chagrin, mais  finit par y trouver une sorte d'apaisement : l'arbre est l'équivalent de l'île de Robinson, orphelin lui aussi, où s'effectue le passage entre deux vies, ni sur terre ni dans l'air, espace de transition symbolique. Entre Côme et Clara-Camille se glisse chronologiquement un petit américain, Jay-Jay, qui lui aussi s'installe dans un arbre, un chêne de Central Park en l'occurrence : le personnage principal de Evan H. Rhodes fuit une famille adoptive maltraitante, orphelin robinson de 11 ans. L'arbre devient le symbôle de la Mère Nature qui accueille, apaise et remplace la mère disparue ou la mère mal-aimante. Côme fuit une éducation qu'il n'approuve pas, Clara-Camille un chagrin qu'elle ne supporte pas, Jay-Jay un foyer qui n'en est pas un. Eux trois "incarnent" le robinson volontaire qui fuit les autres pour se retrouver soi, dans un lieu de transition où le passage vers la liberté est initiatique, où l'orphelin rappelle l'enfance de l'humanité désespérée d'avoir perdu le Paradis, le jardin d' Eden symbolique qu'est la famille.

L'orpheline dans un arbre, Susie Morgenstern, L'école des loisirs, 2005
Le baron perché (1957), Italo Calvino, Seuil, 2005
Le Prince de central Park (1975), J'ai lu n° 819


Source de la photographie : desourcesure.com